Rien de neuf sous le soleil (ou presque) : le véganisme en 1976

Au fil de mes déambulations sur la toile, il m’arrive parfois de déterrer de petites perles qui me laissent sans voix. Voici la dernière en date, dénichée dans les archives de la BBC : un documentaire de 1976 sur la Vegan Society de l’époque. L’association, fondée en 1944 en Angleterre suite à un refus de la Vegetarian Society de promouvoir une alimentation sans produits laitiers, fut ainsi la première organisation végane au monde. C’est d’ailleurs l’un de ses fondateurs, Donald Watson (1910-2005), qui institua le mot vegan (syncope du mot vegetarian par suppression des lettres centrales) afin de pouvoir différencier le véganisme et le végétarisme. D’autres termes ont été suggérés à l’époque : nous aurions pu être des dairyban, des benevores, des sanivores ou encore des … « beaumangeur » (à pronconcer avec l’accent anglais, bien entendu). On s’en sort finalement plutôt bien en tant que végan.e.s !

Comme vous le constaterez en images au cours de ce bref voyage dans le temps, il n’y a (presque) rien de neuf sous le soleil…

Je suis pleine d’admiration pour ces pionniers et pionnières d’un monde sans cruauté à l’égard des animaux…

Bon visionnage !

J’ai pris le temps de traduire la vidéo en français ; il vous suffira d’activer les sous-titres en cliquant sur les paramètres (la petite molette) en bas à droite de la vidéo.

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Références :

The Vegan Society. We’ve come a long way! History, https://www.vegansociety.com/about-us/history.

Consommer des produits animaux, une question de liberté personnelle ?

Il est un alibi que j’ai patiemment laissé de côté dans mon article déboulonnant les contre-arguments classiques au régime végétalien : le contre-argument du sacro-saint choix personnel.

« Chacun fait ce qu’il veut. J’entends tes arguments et j’admire ta démarche, mais respecte mon choix personnel qui est de manger de la viande »

L’argument du choix personnel semble implorer ma tolérance et mon ouverture d’esprit. Il m’a longtemps déstabilisée : je n’étais pas d’accord mais je me sentais renvoyée à ma véhémence (« tu es radicale ») et je me remettais donc en question tout en acquiesçant les propos de mon interlocuteur/trice. Aujourd’hui, je refuse de rester consensuelle à ce sujet parce qu’accepter l’argument de la « liberté personnelle », cela revient à agir de connivence avec les consommateurs/trices de produits animaux en dissimulant un mal que je peux empêcher sous couvert de « tolérance ».

L’un des grands pièges de cet argument, c’est qu’il déplace complètement le débat : il érige le/la consommateur/trice et ses libertés au cœur de la discussion en ignorant tout de la dimension morale de la question. Il en est de même lorsqu’un.e omnivore s’étonne qu’un.e végétalien.ne ne veuille pas acheter/cuisiner de produits animaux pour lui/elle alors même qu’il/elle fait de son côté l’effort de s’adapter à un régime qui n’est pas le sien pour autrui. Ces raisonnements ont du sens pour qui place le/la consommateur/trice et ses goûts au centre des préoccupations mais ils sont complètement insensés pour qui aspire à mettre fin à l’exploitation des animaux

À une époque où consommer des produits animaux n’est plus nécessaire à aucun égard, le fait de continuer à exploiter et à tuer des animaux pour le plaisir des papilles est pour moi comparable au fait de tabasser un animal domestique pour passer ses nerfs… Dans un tel contexte, personne n’accepte pourtant l’argument de la liberté personnelle. Il en serait de même si quelqu’un venait à élever des chats et à les exécuter pour les manger parce qu’il/elle raffole de ça. Cette dualité de traitements que nous réservons aux animaux relève de ce que l’on appelle la dissonance cognitive dans le champ de la psychologie sociale ; en d’autres termes, ce sont nos contradictions qui nous sont renvoyées en pleine face.

Aujourd’hui, lorsque le débat pointe le bout de son nez, je dis les choses comme j’aurais aimé qu’on me les dise autrefois. Bien entendu, le choix ultime de continuer ou non à manger des produits animaux n’incombe qu’à mes interlocuteurs/trices ; ce n’est pas comme si je tentais de leur soutirer leur filet américain. Mais je veux qu’ils/elles sachent ce que leur consommation implique parce que, parfois à leur grand dam, le véganisme n’est pas limité à ce qui se trouve dans l’assiette du/de la végan.e ; le véganisme est éminemment politique. Et bien que le choix de participer ou non à l’exploitation des animaux leur revienne encore au bout du compte, ce n’est pas pour autant que je qualifie ce choix de personnel, et ce pour deux grandes raisons :

  1. Il n’y a pour moi pas de réelle possibilité d’exercer un choix personnel sans compréhension des enjeux qui sous-tendent une thématique, en l’occurrence sans compréhension des conséquences de la consommation de produits animaux et des alternatives qui s’offrent à nous aujourd’hui. Je pense que nous sommes leurré.e.s par de fausses « libertés personnelles » qui ne sont en réalité que des conditionnements. Peut-on en effet parler de choix personnel lorsque tout notre processus de socialisation nous incite depuis toujours à consommer des produits animaux ? Vous a-t-on enfant demandé de faire un choix avant qu’on ne vous administre votre première becquée carnée ? Un scénario où l’on force l’enfant à ouvrir la bouche est, je pense, plus plausible. Nous n’avons donc initialement jamais fait ce choix et, ultérieurement, ce comportement s’est perpétué par le jeu des influences : publicités, pyramides alimentaires figées des manuels scolaires, politiques publiques, normes, facilité, etc. C’est donc un choix que des tas de protagonistes nous ont fait faire tout au long de notre vie, mais certainement pas un exercice de notre libre arbitreÉtant donné que l’on ne naît pas végétalien.ne mais qu’on le devient après avoir soi-même contribué pendant un temps plus ou moins long à ce que l’on dénonce par la suite, le fait de devenir végétalien.ne relève bel et bien du choix personnel. En effet, un.e végétalien.ne a une parfaite connaissance de la pensée omnivore alors que la réciproque n’est pas vraie. Malgré cela, beaucoup considèrent encore les végan.e.s qu’ils/elles rencontrent comme autant de prosélytes déployant toute leur ardeur à endoctriner les consommateurs/trices de produits animaux qu’ils/elles rencontrent. Si tel est votre cas, souvenez-vous que, contrairement aux industriels, les végan.e.s n’ont aucun intérêt personnel à véhiculer leurs discours et en outre, très peu de moyens de le faire ; sans conscience de cela, toutes les tentatives de débat ne sont que des dialogues de sourds.
  2. Un choix personnel impacte essentiellement celui/celle qui l’exerce et n’est donc pas censé faire d’autres victimes. À la lumière de ceci, faire le choix de devenir végétalien.ne relève une nouvelle fois bien de la liberté personnelle parce que ce choix ne se répercute que sur celui/celle qui l’exerce, mais la réciproque est à nouveau erronée. Les répercussions de la consommation de produits animaux s’étendent en effet bien au-delà de celui/celle qui consomme une entrecôte : elles cautionnent la souffrance animale et affectent même l’humanité toute entière. En ce qui concerne le sort des animaux, il est encore trop facile, par effet de dissonance cognitive, de ne pas faire de rapprochement véritable entre l’animal et le morceau de viande qui est consommé. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles je tente aujourd’hui de dire que « je ne mange pas d’animaux » plutôt que de dire que « je ne mange pas de viande ». La deuxième tournure de phrase objectifie l’animal, or si l’animal est perçu comme un objet et non comme un individu, les meilleurs arguments peuvent être exposés avec la plus grande des virtuosités, le message ne passera pas. Je me sens aujourd’hui tenue de prêter ma voix aux animaux, parce que leur liberté personnelle de simplement vivre est bafouée avec la plus grande des violences : l’animal qui a servi à produire la viande qui finit dans une assiette n’a jamais pu « donner son avis » à ce sujet. Manger des animaux n’est donc pas plus un choix personnel pour moi que de battre un enfant, que de faire fi du consentement d’une personne avant un acte sexuel ou que d’inciter à la haine (raciale ou sexuelle, par exemple). Consommer des produits animaux est même, du point de vue de l’animal, le strict opposé d’un choix personnel : c’est de l’injustice ; et je refuse de m’en rendre complice pour gentiment esquiver une polémique. Bien entendu, il y a un monde de différence entre celui/celle qui ne sait pas parce qu’il/elle n’a encore jamais eu l’occasion de réfléchir à la souffrance animale et celui/celle qui est parfaitement conscientisé.e mais que cela laisse complètement indifférent.e. Ce dernier cas de figure compte parmi les comportements les plus violents auxquels j’ai pu assister en société. En effet, faire sans savoir relève d’un simple manque d’information, mais savoir en ne changeant strictement rien relève de l’égoïsme pur. Je ne mâche pas mes mots parce qu’au fond, ceci est le « choix personnel » pour lequel vous demandez à être respecté.e … ! J’use rarement de la stratégie des images choquantes, mais je fais exception lorsque l’on me renvoie à « ma violence » et cela arrive souvent lorsque je débats de l’argument du choix personnel. Malheureusement, si mes paroles sont violentes, c’est parce que les faits en eux-mêmes sont violents ! Dans les débats, beaucoup confondent la violence en elle-même et la « violence » de ceux/celles qui la relatent. Ces images ne relèvent en effet pas de mon opinion, ce sont des faits, les faits que cautionnent les consommateurs/trices d’animaux. De mon côté, je ne fais justement que relayer l’existence de cette violence institutionnalisée à laquelle je ne contribue plus. Et pour ceux/celles que la souffrance des animaux n’affecte pas ou peu, n’oublions pas que les populations humaines sont également impactées par le désastre écologique que représente la consommation de produits animaux. L’impact en termes de santé publique est colossal : maladies diverses liées à la consommation directe de produits animaux et/ou à la pollution massive que leur production génère, antibiorésistance, pénuries d’eau, famines, etc. Ainsi, en gardant à l’esprit que 70 % de la production agricole mondiale sert à nourrir les animaux d’élevage et que la quantité de ressources nécessaire pour nourrir 25 végétarien.nes ne peut nourrir que 2 omnivores, manger des animaux revient ni plus ni moins à mettre une baffe à distance à ceux et celles qui souffrent encore de la faim dans le monde. Du point de vue humain, parler de choix personnel en évoquant sa consommation de produits animaux revient donc grosso modo à dire qu’il doit être laissé à la discrétion de chacun.e de bien vouloir ou non partager un copieux repas avec quelqu’un face à soi qui n’a rien à manger. Encore une fois, il ne s’agit pour moi que d’injustice. Enfin, du point de vue environnemental, manger des animaux ne relève pas plus du choix personnel que de ne pas recycler ses déchets ou que d’aller déverser sans cambouis dans la rivière du coin par commodité. Je ne m’étendrai toutefois pas plus longuement sur ces aspects humains et environnementaux qui ne sont finalement pour moi que des dommages collatéraux de la consommation de produits animaux. Les animaux sont les premières victimes de cette consommation et en mentionner les conséquences sanitaires et environnementales me semble tout aussi désuet et malvenu que de, pour prendre un exemple absurde, revendiquer que cessent les massacres de Sinjar parce que les offensives provoquent des nuisances sonores et que le sang des victimes pollue les rives de l’Euphrate…

Vous l’aurez compris, le véganisme n’est pas pour moi qu’un mode de vie mais bien un véritable mouvement de justice sociale et donc un projet de société qui nécessite d’instaurer un débat public. J’aspire à une sensibilisation de l’opinion publique qui permettrait de remettre en question la légitimité du droit à l’exploitation que nous pensons avoir sur les animaux. Et c’est bien en exposant les injustices au grand jour et en suscitant la controverse que la société a de tous temps progressé. Peu de pratiques aujourd’hui qualifiées d’abominables auraient été combattues si des activistes n’avaient jamais dénoncé les différents systèmes oppressifs que la société a connu.

Il y a un peu plus de 200 ans, avoir un esclave relevait encore du choix personnel de par le monde et quiconque décidait de ne pas en avoir était tenu de respecter le choix de son voisin…

Il y a 100 ans, Emily Davison perdait la vie dans sa lutte pour le droit de vote des femmes en Angleterre…

Il y a un peu plus de 50 ans, autoriser une femme à ouvrir un compte en banque relevait du choix personnel pour son mari…

Il y a 49 ans, Martin Luther King était assassiné par des suprématistes blancs en pleine bataille pour les droits civiques aux Etats-Unis…

Il y a 44 ans, le docteur Willy Peers était emprisonné pour avoir procédé à des avortements illégaux

Il y a 28 ans, l’homosexualité était encore listée parmi les maladies mentales dans les publications de l’OMS…

Je pense qu’il n’est pas nécessaire d’énumérer plus d’exemples pour prendre conscience du fait qu’un changement radical des mentalités peut se produire en quelques décennies seulement. Des pratiques autorisées/réprimées il n’y a encore pas si longtemps sont aujourd’hui condamnées/autorisées grâce à une minorité qui s’est un jour soulevée face à ce qu’elle considérait injuste. Le fait encourageant, c’est que, aussi inconcevable que cela semble aujourd’hui, ces luttes étaient loin d’être gagnées d’avance et que les militant.e.s de l’époque ne manquaient pas eux/elles non plus d’être taxé.e.s de radicaux/ales extrêmes et violent.e.s.

« Ne doutez jamais du fait qu’un petit groupe d’individus puisse changer le monde. Historiquement, c’est toujours de cette façon que le monde a changé »    Margaret Mead

Bien sûr, il peut être décourageant de constater l’ampleur de la lutte qui se profile à l’horizon mais le changement se fait toujours progressivement. Il est des personnes qui ne seront jamais convaincues et il ne sert à rien de perdre son temps et ses nerfs à débattre plus longuement avec elles, un peu comme il est souvent peine perdue de débattre avec son grand-oncle de l’immigration ou du mariage homosexuel. Les avancées sociales ne nécessitent pas que ces personnes changent d’avis sur ces sujets…

Pour conclure, s’il est encore aujourd’hui légal d’exploiter les animaux, ce n’est pas éthique pour autant et, en démocratie, il est de notre devoir moral de dénoncer les lois que nous trouvons injustes. Un jour, le débat sera examiné par les parlementaires qui seront amené.e.s à légiférer, et ce, grâce aux prises de parole assumées d’un maximum de personnes à compter d’aujourd’hui.

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Annoncez au détour d’une conversation que vous êtes végétarien.ne ou végétalien.ne, comptez jusqu’à 3 et apprêtez-vous à être interrogé.e au sujet de … vos carences nutritionnelles.

1.. 2.. 3..

« Et tu n’es pas carencé.e ? » « Tu parviens à consommer assez de protéines ? » « Et ta vitamine B12 ? » etc.

Quand vient le temps du « débat » (entre guillemets parce qu’il s’agit de faits plus que d’opinions), je suis toujours étonnée de constater à quel point mes interlocuteurs/trices disposent tou.te.s du même kit d’arguments formatés. Et toujours chiffonnée de réaliser que cette méconnaissance nutritionnelle contribue à alimenter une forme de « végéphobie » assez virulente.

Paradoxalement, les personnes qui ne jurent que par la viande et qui affichent une véritable aversion pour les légumes autres que les tomates dans leur ketchup (… on en a tou.te.s déjà rencontrés !) ne font pas l’objet de telles préoccupations à l’annonce de leur régime alimentaire atypique. Ils/Elles sont pourtant à coup sûr carencé.e.s en certains minéraux, certaines vitamines et en fibres sans que cela ne semble tourmenter outre mesure le plus grand nombre. Pour les végés [1*] par contre, la question des carences est généralement mise sur le tapis avant même qu’ils/elles n’aient été interrogé.e.s sur leurs habitudes alimentaires. Il y a pourtant mille façons de manger végétarien/végétalien : les végés ont tou.te.s en commun une assiette exempte de produits animaux mais cela ne dit pas grand-chose quant aux aliments qui y sont présents. On peut donc être en parfaite ou en très mauvaise santé en mangeant végétarien/végétalien, tout comme c’est le cas en étant omnivore ! [1]. Malgré cela, les régimes végétarien et végétalien demeurent pour beaucoup associés à des carences tandis que le régime omnivore évoque l’équilibre, indépendamment des habitudes alimentaires de chacun.e. Un élément réduit pourtant considérablement le risque de carences chez les végés : un processus de réflexion les a mené.e.s vers leurs pratiques alimentaires. Ce choix délibéré les rend bien souvent plus attentif.ve.s à leur alimentation que la plupart des omnivores qui ne questionnent pas les habitudes qu’ils/elles perpétuent depuis l’enfance…

  1. Un peu d’écologie…

Quel que soit son régime alimentaire, tout animal doit satisfaire trois types de besoins en se nourrissant : (i) ses besoins en énergie chimique (kilojoules) pour le bon déroulement de ses fonctions cellulaires, (ii) ses besoins en matière c’est-à-dire en molécules organiques (composées de carbone, d’hydrogène, d’oxygène et d’azote) pour la fabrication de ses molécules structurales, à savoir les glucides, les lipides, les protéines et les acides nucléiques (ADN et ARN, molécules qui emmagasinent et reproduisent l’information génétique), (iii) et ses besoins en nutriments dits essentiels, c’est-à-dire en nutriments que les cellules de l’animal ne sont pas capables de synthétiser par elles-mêmes à partir de la nourriture ingérée, à savoir les acides aminés essentiels, les acides gras essentiels, les vitamines (molécules organiques) et les minéraux (molécules inorganiques) [2, 3].

En fonction des types d’aliments généralement consommés, les animaux sont souvent classés dans l’un des trois régimes alimentaires que sont l’herbivorisme, l’omnivorisme et le carnivorisme. Cette catégorisation simplificatrice peut induire une vision tronquée des choses. En effet, la majorité des animaux ont avant tout un régime alimentaire opportuniste : lorsque les aliments de leur catégorie principale sont peu abondants ou non disponibles, ils en consomment commodément d’autres [2]. Ainsi, tout comme les animaux sont capables d’adapter leurs sources alimentaires par nécessité, l’Homme est capable de le faire par choix. Contrairement aux autres animaux, nous jouissons d’une connaissance approfondie de nos besoins nutritionnels et avons l’apanage du choix de notre régime alimentaire.

In fine, il n’y a rien dans un aliment d’origine animale qui ne puisse être trouvé dans aucun aliment d’origine végétale puisque les végétaux sont au commencement des chaînes trophiques, ces successions hiérarchisées d’organismes dans lesquelles les uns mangent les autres avant d’être eux-mêmes mangés [3].

Ainsi, les végétaux sont des organismes dits producteurs qui alimentent les écosystèmes en énergie et en carbone via la photosynthèse [2*] tout en puisant des minéraux dans le sol, tandis que les animaux sont des organismes dits consommateurs qui se nourrissent des matières élaborées par les producteurs (directement dans le cas des herbivores ou en consommant des proies ayant au préalable consommé ces matières dans le cas des omnivores et des carnivores) [3]. Cette loi vaut tant pour le plancher des vaches que pour les écosystèmes aquatiques. Par exemple, si les poissons sont si riches en « bon gras » (acides gras oméga-3), c’est simplement parce qu’ils (ou leurs proies) se sont initialement nourris d’algues. C’est la raison pour laquelle les poissons d’élevage bon marché nourris aux farines animales ne contiennent plus ces acides gras polyinsaturés.

Ce fondement de l’écologie des communautés pourrait suffire à tacler les discours au sujet des carences nutritionnelles des végés mais, puisque ces rengaines sont encore si régulières, prenons le temps de nous pencher de plus près sur certains des nutriments les plus souvent incriminés : les protéines et les vitamines D et B12.

  1. Les protéines

Beaucoup de gens pensent que les régimes végétariens et végétaliens sont déficitaires en protéines. Si je n’ai pas entendu ceci au moins 500 fois en 4 ans de végétarisme et 1 an de végétalisme, je ne l’ai pas entendu une seule fois. Le fléau est tel que je pense aujourd’hui souvent que l’on cherche à me taquiner quand je suis encore confrontée à cet argument. Parce qu’à force de répétition, j’imagine naïvement qu’il est indiqué sur mon front :  « Mes protéines se portent bien, merci ». Mais non, cette idée reçue continue de courir les rues.

Parmi les personnes qui la véhiculent, combien ont déjà cherché à savoir ce qu’étaient les protéines ?

Les protéines constituent une très grande famille de molécules organiques. L’être humain possède des dizaines de milliers de protéines différentes qui assurent une multitude de fonctions : soutien des tissus, transport et entreposage de substances, accélération de la vitesse des réactions chimiques (via les enzymes), communication cellulaire (via les hormones protéiques notamment), défense de l’organisme (via le système immunitaire), etc. [2, 4].

Toutes les protéines sont constituées d’une séquence précise d’acides aminés, définie par le code génétique. Les protéines de l’être humain comprennent 20 acides aminés différents. Parmi ces 20 acides aminés, 12 peuvent être synthétisés par nos cellules tant que notre alimentation nous apporte une source d’azote organique. Les 8 autres acides aminés sont dits essentiels, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent être synthétisés par l’organisme et doivent donc être trouvés sous forme déjà assemblée dans l’alimentation [1, 2]. Bien entendu, nos cousines les vaches ne sont pas plus capables de synthétiser ces acides aminés essentiels que nous ne le sommes. Tout comme les végés, elles se les fournissent via leur alimentation végétale tandis que les omnivores se les procurent en consommant des animaux qui ont au préalable rassemblé tous les acides aminés essentiels en un seul aliment (leur chaire) : voyez le végétalisme comme un court-circuit. Voilà pourquoi les protéines animales sont dites complètes tandis que les protéines végétales sont dites incomplètes [2], et probablement la raison pour laquelle l’idée reçue de carence protéique chez les végés est aussi tenace. Tous les acides aminés essentiels peuvent donc être réunis en un seul produit animal tandis qu’un régime végétal doit combiner plusieurs aliments, ce qui est pratiqué traditionnellement par les populations d’Inde (association lentilles/soja riz) et d’Amérique du Sud (association haricots –  maïs) depuis des siècles sans qu’elles ne semblent souffrir de carences protéiques [2]…

Finalement, qu’elles soient issues d’aliments animaux ou végétaux, les protéines qu’un animal consomme sont hydrolysées (rompues) en acides aminés pour que ceux-ci puissent être absorbés par leur intestin. Ces acides aminés sont ensuite réutilisés pour synthétiser les protéines dont l’organisme consommateur a besoin [1]. Les vaches seraient en effet bien embarrassées si elles devaient se débrouiller avec des protéines spécifiques au fonctionnement cellulaire des végétaux… Malgré cela, la croyance populaire veut encore que, pour prendre du muscle rapidement, il y a tout intérêt à manger du muscle d’un autre animal. Mais ce n’est pas comme cela que ça fonctionne : les protéines de bœuf ne viendront pas magiquement se fixer sur un biceps humain après ingestion d’une entrecôte.

Pour mieux comprendre ce qu’est une protéine, il est intéressant de se pencher de plus près sur la structure de base d’un acide aminé.

Dans tout acide aminé, on retrouve un atome de carbone central entouré d’un groupement dit carboxylé ou acide (COOH), d’un groupement dit aminé (NH2), d’un atome d’hydrogène (H) et d’un groupement carboné de taille variable en fonction de l’acide aminé considéré (R). Les deux éléments chimiques majeurs de tout acide aminé sont donc le carbone et l’azote [2].

Contrairement au carbone qui est fixé dans les tissus végétaux via la photosynthèse à partir du carbone présent dans l’atmosphère, l’azote atmosphérique ne peut pas être fixé directement, ni par les plantes, ni bien entendu par les animaux. Tout comme dans le cas du carbone, ces derniers se procurent de l’azote via l’alimentation. Mais comment les plantes font-elles pour intégrer de l’azote à la base de la chaîne alimentaire ? Cet azote indispensable aux végétaux et aux animaux est fixé à partir de l’azote présent dans l’atmosphère par … des bactéries ! Certaines de ces espèces de bactéries fixatrices d’azote vivent librement dans le sol tandis que d’autres se développent en symbiose dans les racines de plantes bien spécifiques… celles de la famille botanique des Fabaceae (les fameuses Légumineuses riches en protéines : haricots, pois-chiches, soja et toute la clique !) [2]. Avec la photosynthèse, cette symbiose plantes-bactéries est à la base de l’alimentation des animaux. Encore une fois, les animaux assurant une fonction de consommateur et non de producteur/fixateur, il n’est rien dans un produit animal qui ne puisse être trouvé dans aucun produit végétal.

Bien entendu, il n’est pas souhaitable de déblatérer un argumentaire aux allures de cours de chimie en toutes circonstances… mais vous aurez compris mon goût pour l’exhaustivité. Il reste heureusement un argument beaucoup plus direct que celui de l’origine des nutriments. Demandez à votre interlocuteur/trice combien il/elle a déjà rencontré en Europe de personnes souffrant de malnutrition protéique (se manifestant par un œdème abdominal) et combien il/elle en a déjà rencontré souffrant  par exemple d’ostéoporose, d’une maladie cardio-vasculaire ou de problèmes rénaux ? La première pathologie résulte d’un manque de protéines tandis que les trois dernières sont causées ou aggravées par … une surcharge protéique ! [5]. Ainsi, lorsque les protéines posent problème, c’est bien plus souvent par leur excès que par leur déficit [6, 7]. Il existe bien entendu des cas de carences protéiques en Europe mais ils ne sont généralement pas liés au régime alimentaire de ceux qui en souffrent (à moins de faire vraiment n’importe quoi comme ces parents qui administrent exclusivement du lait d’avoine à leurs nourrissons), ils sont plutôt associés à des maladies génétiques et/ou chroniques [6].

Vous l’aurez compris, quand il s’agit de protéines, « plus » est loin de rimer avec « mieux ». Aujourd’hui, même les régimes végétariens et végétaliens dépassent souvent la ration protéique journalière recommandée par l’agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux (FDA) qui est de 0,8 grammes de protéines par kilogramme de poids corporel [8]. En termes énergétiques, il est recommandé de maintenir l’apport en protéines à environ 15 % de l’apport calorique total. Les lipides doivent satisfaire l’apport énergétique journalier à hauteur de 20-35 % et les 45-65 % d’énergie restants sont à puiser dans les glucides [1, 8]. Ces trois catégories d’aliments n’apportent pas la même quantité d’énergie par gramme et, si vous souhaitez un jour ou l’autre effectuer des calculs d’apport calorique, il vous faudra donc penser à multiplier le nombre de grammes de protéines, de glucides et de lipides ingérés par le nombre de kilocalories par gramme qu’ils fournissent respectivement, à savoir, 4, 4 et 9 kcal/gr [1]. En suivant les recommandations de la FDA, une personne de 60 kg doit par exemple consommer 48 grammes de protéines par jour. En se renseignant sur les quantités de protéines fournies par les aliments, on se rend compte que cette ration recommandée est assez régulièrement excédée par la majorité d’entre nous, que nous soyons omnivores, végétarien.ne.s ou végétalien.ne.s, ce qui n’est pas forcément une bonne nouvelle pour notre santé. Raison de plus pour que cesse enfin de courir cette idée reçue à la dent si dure !

  1. Les vitamines D et B12

L’histoire de ces nutriments est toute autre. Contrairement aux protéines, les vitamines sont nécessaires aux animaux en très faibles quantités (entre 0,01 et 100 mg par jour en fonction de la vitamine). Il n’en reste pas moins qu’elles sont absolument essentielles et que les carences vitaminiques peuvent causer de très graves problèmes de santé [2].

De toutes les vitamines nécessaires à l’être humain, les vitamines D et B12 sont les seules dont les apports ne peuvent être satisfaits par un régime végétal sans supplémentation. Il est donc absolument nécessaire pour les végétalien.ne.s (et parfois même pour les végétarien.ne.s) de se supplémenter en ces deux vitamines.

Il y a sur la toile une bonne ribambelle de journalistes et de bloggers/euses qui avancent qu’un régime végétal sain et complet se suffit à lui-même. C’est une information tout à fait dépassée dans le cas des vitamines à l’affiche de cette section. Cette désinformation haut débit discrédite grandement le mouvement vers une alimentation végétale en donnant gain de cause à ceux/celles qui prétendent que les végés sont carencé.e.s. Explications.

La vitamine D

Le cas de la vitamine D est un peu particulier puisqu’il s’agit d’une vitamine synthétisée lorsque la peau est exposée aux UVB [2, 9]. Sous nos latitudes, la majeure partie de la population est carencée en vitamine D et l’exposition au soleil seule ne suffit pas tout au long de l’année, contrairement à ce qui est parfois avancé. Une fraction de la vitamine D doit donc être trouvée dans l’alimentation, de manière à nous en fournir en moyenne 15 microgrammes par jour (dosage pour une personne en bonne santé) [9]. Les omnivores et les végétarien.ne.s en trouvent dans beaucoup de poissons, dans les produits laitiers et dans le jaune d’œuf [2], mais la consommation de ces produits n’est pas forcément garante d’un apport suffisant en vitamine D [10]. Certains médecins parlent de véritable pandémie pour qualifier la carence en vitamine D dans nos pays [11, 12].

Les végétalien.ne.s peuvent trouver de la vitamine D dans les champignons, qui en contiennent d’autant plus qu’ils ont préalablement été exposés aux UVB pendant quelques minutes avant consommation [13, 14]. Beaucoup de produits Vegan sont également fortifiés en vitamine D (souvent en association avec la vitamine B12, voir ci-dessous) comme certains laits végétaux, certaines céréales, certains jus de fruits, etc. Il ne serait pas judicieux de négliger nos apports en vitamine D ; cette « vitamine du soleil » nous est notamment indispensable pour une bonne santé osseuse (elle facilite l’absorption et l’utilisation du calcium et du phosphore) et dans la prévention de certains cancers [9]. Un apport insuffisant peut avoir des conséquences sévères, de la fatigue musculaire et la dépression saisonnière à l’ostéoporose [9, 15]. Des compléments alimentaires sont également commercialisés mais, étant donné que cette vitamine est liposoluble (stockée dans les graisses), il faut veiller à ne pas excéder les doses recommandées parce qu’un excès de vitamine D peut engendrer une absorption trop importante du calcium et ainsi causer des calculs rénaux (apparemment vraiment pas chouette !).

La vitamine B12

Dans le cas de la vitamine B12, ou cobalamine, l’intox propagée par certain.e.s selon laquelle la supplémentation des végétalien.ne.s ne serait pas nécessaire nous vient probablement du temps où les méthodes d’analyses chimiques ne permettaient pas de faire la distinction entre les différentes formes de la vitamine. En effet, comme beaucoup de vitamines, la vitamine B12 présente plusieurs vitamères, c’est-à-dire qu’elle peut se trouver sous plusieurs formes chimiques différentes [16, 17]. La vitamine B12 qui se trouve par exemple dans la spiruline, le tempeh et certaines algues comme le nori constitue un analogue de celle dont nous avons besoin ; elle est biologiquement inactive chez l’être humain [17, 18]. Ces pseudo-vitamines interfèrent d’ailleurs avec la vitamine B12 d’intérêt lors des tests sanguins, raison pour laquelle cette dernière ne doit pas être dosée directement mais par l’intermédiaire du taux d’acide méthylmalonique et d’homocystéine dans les urines [19, 20]. Malgré cela, il n’est pas rare de rencontrer des médecins qui prescrivent encore une analyse sérique pour dépister une éventuelle carence en vitamine B12. La désinformation sur la vitamine B12 est même perpétuée par certains médias influents, tels que ce bon vieux Doctissimo ou le site Sante-medecine (pour ne citer qu’eux).

Si cette vitamine est au cœur de tant de tumulte, c’est bien parce qu’elle remplit des rôles de première importance dans l’organisme. Elle intervient notamment dans la maturation des globules rouges, dans le maintien de la gaine de myéline autour des fibres nerveuses ainsi que dans le métabolisme de l’ADN et de l’ARN [2, 21]. Compte tenu de ces fonctions, il est évident qu’une carence en vitamine B12 peut avoir des conséquences désastreuses, commençant par des signes de faiblesse (fatigue, pertes de mémoire, psychoses, vertiges, peau pâle) et pouvant aller jusqu’à l’anémie (dite anémie de Biermer) et à des troubles neurologiques graves [21, 22, 23, 24]. Plus catastrophique encore, lorsqu’une femme enceinte ou allaitante est carencée en vitamine B12, des séquelles neurologiques irréversibles se manifestent chez l’enfant [25, 26]. Les symptômes ne se font généralement pas sentir immédiatement étant donné que nous avons une réserve physiologique de vitamine B12 qui peut mettre jusqu’à deux ans avant de se désemplir [21]. Fort heureusement, pour peu que l’on soit informé.e, la carence est très facilement évitable, en se supplémentant correctement et/ou en consommant des aliments végétaux fortifiés en vitamine B12 (comme le sont certaines céréales et certains laits végétaux). Nos besoins journaliers en vitamine B12 sont infimes mais, étant donné que seulement une fraction de la vitamine ingérée est réellement absorbée par l’organisme, il nous est nécessaire d’en consommer un petit peu plus (10 microgrammes quotidiens ou 2000 microgrammes hebdomadaires [3*]) [21, 27, 28]. En choisissant votre mode de supplémentation, gardez à l’esprit que de nombreux compléments alimentaires sont vendus dans des capsules sont faites de gélatine de porc. Heureusement, de plus en plus de compléments (de B12 particulièrement) affichent une certification Vegan.

Il est également à savoir que la supplémentation en vitamine B12 concerne aussi bien les végétarien.ne.s que les végétalien.ne.s [29, 30]. En effet, la biodisponibilité de la vitamine B12 des œufs est de moins de 9 % tandis que celle de la viande est biodisponible à 60 % [29]. Cette information étant peu relayée, il se pourrait qu’entre 40 et 80 % des végétarien.ne.s soient carencé.e.s en vitamine B12 à l’heure actuelle [31].

Après ces quelques mesures de précaution, relaxons-nous avec une petite devinette : à votre avis, pourquoi la viande, les œufs et les produits laitiers contiennent-ils suffisamment de vitamine B12 ?

Parce que les animaux d’élevage sont … supplémentés en B12 ! Comme dans le cas des protéines, le/la végétarien.ne/végétalien.ne ne fait une nouvelle fois que court-circuiter la case animale (et la souffrance qui va avec). Je pense sincèrement répéter cette phrase au moins 5 fois par mois. Voilà qu’un lien vers cet article me sauvera à l’avenir d’une demi-heure de conversation rébarbative.

En effet, la vitamine B12 n’est en aucun cas une production animale, fongique ou végétale mais bien une production purement bactérienne [32, 33].

Ainsi, seules certaines espèces de bactéries ont l’attirail d’enzymes permettant de la synthétiser, à condition que le milieu dans lequel elles se trouvent (par exemple le sol) contienne du cobalt. Les animaux ne font donc que stocker la vitamine (dans leurs muscles et leur foie) et la transférer dans leurs sécrétions (par exemple, leur lait) [32].

Avant l’intensification des systèmes agricoles et d’élevage modernes, ni l’être humain ni le bétail n’avaient besoin d’être supplémentés en vitamine B12. Les sols étaient riches en cobalt, les légumes n’étaient pas aussi aseptisés qu’aujourd’hui et … l’homme buvait de l’eau de rivière contenant, entre autres joyeusetés, des bactéries productrices de vitamine B12. Originellement, nous pouvions donc trouver tous les nutriments dont nous avions besoin dans le règne végétal (souvent maculé de petites bactéries). C’est que la nature est bien faite pardi…

Les animaux d’élevage « souffrent » (pour ne pas changer) eux aussi de la moindre qualité des sols actuels. Initialement, le bétail se fournissait en cobalt et en bactéries capables de synthétiser la vitamine B12 en broutant simplement de l’herbe au contact du sol et nos amis de la basse-cour tiraient leur épingle du jeu en picorant des vers de terre (une manne de bactéries). Aujourd’hui, pour les animaux qui ont encore la chance de voir la lueur du jour, la dégradation des sols ne leur permet plus toujours de se procurer suffisamment de vitamine B12. Pour les animaux d’élevage enchaînés dans des hangars, il n’y a bien entendu que la supplémentation qui puisse leur permettre d’atteindre des taux de vitamine B12 suffisants. Ainsi, plus de 90 % des compléments alimentaires de vitamine B12 produits à l’échelle mondiale le sont pour les animaux d’élevage qui servent ensuite de nouvel « emballage » pour que cette vitamine parvienne à l’être humain. À noter toutefois que cet emballage est largement percé de petits trous puisque seule une infime partie des compléments administrés aux animaux au cours de leur vie (entendre, calvaire) finit dans l’assiette des omnivores. Mis l’un dans l’autre, ces derniers sont donc, de loin, ceux qui consomment (et gaspillent) le plus de compléments alimentaires ici-bas [35].

Compte tenu de tout ceci, disons que le sempiternel argument du « Ce n’est pas naturel d’être végétalien.ne puisque cela nécessite de se supplémenter » est l’un des plus ironiques qu’il m’ait été donné d’entendre.

Il est pourtant difficile de faire abstraction du fait qu’il n’y a plus grand-chose de « naturel » dans notre mode de vie actuel. Et le naturel n’est d’ailleurs pas à défendre bec et ongles dans tous les domaines ! Une situation naturelle dans le contexte de l’approvisionnement en vitamine B12 voudrait que nous buvions de l’eau non filtrée et que nous mangions accidentellement du sol et/ou nos fèces (comme le font nos voisins végétaliens les gorilles) [36]. En effet, nous possédons des bactéries capables de synthétiser la vitamine B12 dans notre colon, ce petit malin étant situé trop loin du petit intestin où l’absorption des nutriments se joue [32]. Entre le combo salmonelle-coprophagie et un supplément de vitamine B12 quotidien ou hebdomadaire, mon choix est fait !

Pour conclure, gardons à l’esprit qu’il n’y a non plus rien de naturel dans le sort que nous infligeons aux animaux à l’heure actuelle – et dans ce contexte-ci, un retour vers un peu plus de naturel ne serait pas de trop. L’Homme s’est de tout temps adapté aux ressources disponibles dans son environnement [37]. Nous avons aujourd’hui toutes et tous la possibilité de nous tourner vers une alimentation végétale sans manquer de rien. Cette évolution ne serait-elle pas toute naturelle compte tenu du fait que le régime végétalien est capable de prolonger l’espérance de vie individuelle et de permettre à des milliards d’individus de notre espèce de vivre dignement sur une même planète ?  Darwin, Wallace[4*], éclairez-ma lanterne.

Deux autres nutriments sont encore assez souvent mis sur le tapis lors des conversations au sujet des carences : le calcium et le fer. J’abordais déjà brièvement le cas du calcium dans cet article. L’Association Végétarienne de France propose déjà une documentation limpide et complète sur ces deux minéraux : FerCalcium.

[1*] Dans cet article, l’abréviation « végés » est utilisée en lieu et place de « végétarien.nes et végétélien.ne.s ».

[2*] Utilisation du rayonnement solaire, source ultime d’énergie, pour transformer le COen carbone organique.

[3*] Etant donné que la vitamine B12 est hydrosoluble, il faut en prendre davantage lorsqu’on s’en procure moins souvent.

[4*] Certes moins souvent mentionné que Charles Darwin, Alfred Russel Wallace est le co-découvreur de la théorie de l’évolution par la sélection naturelle.

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Rien de neuf sous le soleil (ou presque) : le véganisme en 1976

Références :

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[2] Campbell, N. A., & Reece, J. B. (2008). Biology, AP Edition.

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[6] Halkjaer, J., Olsen, A., Bjerregaard, L. J., Deharveng, G., Tjønneland, A., Welch, A. A., & Touvier, M. (2009). Intake of total, animal and plant proteins, and their food sources in 10 countries in the European Prospective Investigation into Cancer and Nutrition. European journal of clinical nutrition, 63(S4), S16.

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[15] Peterlik, M., Cross, H.S. (2005). Vitamin D and calcium deficits predispose for multiple chronic diseases. Eur J Clin Invest 35:290-304.

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[35] Olivier, D. (2011). Les animaux-emballages. Alternatives végétariennes.

[36] Greger, M.D. (2011). Vegan B12 deficiency: putting it into perspective. NutritionFacts.org

[37] Hladik, C. M., and Picq, P. (2001). Au bon goût de singes. Aux origines de l’humanité 2: 127-169.

Les tenants et aboutissants de la non-mixité politique

Les quelques marches de nuit non-mixtes contre le harcèlement de rue auxquelles j’ai participé à Bruxelles ces dernières années (« Reclaim the night ») ont été d’intenses moments de liberté desquels sont ressortis une énergie et une exaltation à nulle autre pareilles.

A mon grand regret, elles ont toutes été précédées et suivies de la même question :

« Mais pourquoi en non-mixité ?! »

J’espère que l’argumentaire qui suivra évitera à quelques militantes dans la même situation que moi d’avoir à se répéter à l’avenir sur les raisons pour lesquelles elles choisissent de s’organiser en non-mixité.

Pour commencer par une définition des plus concises (mais de laquelle chaque mot importe), la non-mixité choisie est un outil politique d’émancipation des dominé.e.s. Il convient dès maintenant que nous nous entendions sur la signification sociologique de la domination (synonyme : oppression) et des privilèges puisque ce sont en général les deux termes qui offusquent mes interlocuteurs/trices lorsque ceux/celles-ci s’intéressent au sujet pour la première fois.

  • La domination exprime un rapport de dissymétrie sociale entre dominants et dominés, même sans coercition effective, l’obéissance des dominés étant généralement consentie dans la mesure où le pouvoir est considéré comme légitime […] Par effet de coopération et de consensus, les dominants n’ont donc pas besoin de recourir constamment à la force parce qu’ils sont considérés comme s’occupant du bien commun. Les dominés ne remettent pas constamment en question cette suprématie. Ils peuvent supporter les contraintes en en calculant les avantages ou en conservant un lien affectif ou traditionnel avec le dominant jugé honnête ou légitime. La domination s’entretient généralement par une théâtralisation et une ritualisation des relations, le dominant montrant sa force pour éviter de s’en servir ; le dominé avouant sa faiblesse pour se maintenir en grâce. Du point de vue fonctionnel, la domination, qu’elle soit exercée ou subie, a pour effet d’assurer l’ordre politique et social par une coexistence pacifique des groupes, de contraindre les gens à produire de la richesse, d’intégrer les individus par l’apprentissage de rôles complémentaires et d’assurer la paix entre les nations selon le poids militaire, politique, économique de chacune d’entre elles [1].

Les femmes sont donc socialement dominées par les hommes au sens où elles subissent des discriminations qui s’inscrivent dans une structure sociale (on parle de discriminations systémiques, par opposition à des discriminations qui seraient ponctuelles et individuelles) [2].

  • Les privilèges sont des avantages réservés à une catégorie de personnes en dépit d'(une) autre(s). Les privilèges sont hérités en fonction de la perception de l’identité d’autrui (privilège masculin, privilège blanc, privilège hétérosexuel, privilège des personnes valides, etc.). Les personnes privilégiées ont notamment le privilège de ne pas ressentir l’oppression dans laquelle elles jouent le rôle dominant [3].
  1. Aux origines …

Les mouvements de la première vague du féminisme (au 19ème et au début du 20ème siècles) étaient foncièrement mixtes. L’implication des hommes a été indispensable à leur essor puisque les femmes ne disposaient à l’époque d’aucun droit politique ni d’aucun capital économique [4]. Dans un contexte social si profondément inégalitaire, les hommes, libres de presse et seuls pourvoyeurs de moyens financiers, ont été des alliés de poids pour mener à bien les toutes premières conquêtes féministes (droit à l’éducation, droit au travail, droit au divorce, droit de posséder des biens propres, droit de vote). Pour vous donner une idée de la conjoncture d’antan, Léon Richer, considéré par beaucoup comme le père fondateur du mouvement féministe en France, était lui-même opposé au droit de vote des femmes et entendait déterminer les stratégies du mouvement féministe sans appui féminin [5].

Au cours de la seconde vague du féminisme (entre 1960 et 1980), les femmes s’affranchissent peu à peu de ce chapeautage masculin suite à l’acquisition des droits élémentaires évoqués ci-dessus et subséquemment, de crédibilité [4]. La volonté des féministes de s’organiser en non-mixité se manifeste pour la première fois en France au sein du MLF (Mouvement de Libération des Femmes) dont les principales revendications étaient le droit à la contraception et à l’avortement [6, 7]. En 1970, des militantes du MLF s’expriment en ces termes dans la revue Partisans :

« Nous en sommes arrivées à la nécessité de la non-mixité. Nous avons pris conscience qu’à l’exemple de tous les groupes opprimés, c’était à nous de prendre en charge notre propre libération » [4].

 

  1. La non-mixité politique n’est pas une forme de sexisme inversé !

Comme le souligne régulièrement la sociologue Christine Delphy, la non-mixité politique choisie n’est en rien comparable à la non-mixité des dominants qui est encore la norme dans de nombreuses sphères de notre société actuelle [6]. Cette non-mixité subie se matérialise par une limitation de l’accès des femmes à certains espaces sociaux, et l’observation peut être étendue à d’autres systèmes de domination comme par exemple à celui des blancs sur les non-blancs ou simplement à celui des riches sur les pauvres [7]. La non-mixité imposée dans l’espace public, politique, économique et parfois même médiatique est ainsi l’une des formes que revêt la domination masculine [8].

Dans l’espace public, les femmes, premières victimes de harcèlement de rue et de viol, doivent régulièrement anticiper leurs déplacements le soir et la nuit et se cantonner à des endroits «sûrs». Il n’est en effet pas rare de constater l’absence totale de femmes dans certaines rues une fois la nuit tombée. Ainsi, l’oppression masculine prescrit le comportement que les femmes doivent adopter dans l’espace public (de même que dans l’espace privé, d’ailleurs).

En ce qui concerne l’espace politique, les femmes sont encore largement sous-représentées dans les grandes organisations internationales (ONU, OTAN, OSCE, etc.) de même que dans les gouvernements et les parlements de la plupart des nations ; les lieux de pouvoir et donc les niveaux décisionnels restent ainsi largement dominés par des des hommes [7, 9, 10, 11, 12].

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La surreprésentation des hommes sur le devant de la scène politique est explicitement mise en lumière par la campagne #MoreWomen du magazine Elle UK en 2015 : voici à quoi ressemblent les lieux de pouvoir une fois les hommes disparus d’un coup de baguette Photoshop !

Le constat est semblable dans la sphère économique : les femmes accèdent moins facilement que les hommes à des postes à responsabilité comme par exemple à la tête d’une entreprise (c’est le fameux « plafond de verre ») et de nombreuses professions restent genrées et donc très peu propices à la mixité [13].

Dans l’espace médiatique enfin, un biais est observé en faveur des hommes en termes de présence télévisuelle : les experts interrogés sont plus souvent des hommes que des femmes, et ceci est probablement à mettre en lien direct avec le cloisonnement de la sphère économique évoqué ci-dessus [14].

A côté de cette domination qui s’exprime au travers de la non-mixité des espaces sociaux existent aussi bien entendu d’autres instruments de domination masculine : inégalités salariales, inégalités dans la réalisation des tâches domestiques, inégalités langagières (« le masculin l’emporte sur le féminin » en grammaire, insultes sexistes, etc.), et, dans encore beaucoup de pays, inégalités dans l’accès à l’éducation, mariages forcés, mutilations génitales etc.

Pour en revenir à l’occupation de l’espace, il est difficile de contester le fait que les espaces sociaux sont encore majoritairement aux mains des hommes. Ainsi, les réunions politiques et les manifestations en non-mixité féminine dérangent parce que les hommes ne sont tout simplement pas habitués à faire l’expérience de ne pas avoir la parole quelque part. En parallèle, des centaines de réunions politiques en (quasi) non-mixité masculine ont lieu chaque jour à travers le monde sans que cela ne semble offusquer quiconque.

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Trump signe un décret anti-avortement entouré de sa clique. Une situation analogue qui mettrait en scène 7 femmes est impensable.

Une autre raison pour laquelle la non-mixité politique choisie ne peut pas être amalgamée avec la non-mixité subie en société est que la première est clairement circonscrite dans le temps et l’espace. Exclure les hommes de quelques rendez-vous réunissant un nombre limité de participantes pour un temps donné ne constitue pas une inversion de la discrimination parce qu’il ne s’agit précisément pas d’une exclusion systémique [15]. Ce distinguo est souvent mal compris et la non-mixité politique reste régulièrement dépeinte comme une forme de sexisme inversé par ses détracteurs/trices. C’est peut-être même pour cette raison que le féminisme est encore perçu par certain.e.s comme un mouvement misandre ; personne n’aime ressentir que le contrôle lui échappe là où il/elle le possède d’ordinaire. Pour Alban Jacquemart (relayé par Slate [4]), cette hostilité envers le mouvement féministe viendrait du fait que l’organisation en non-mixité rend les hommes inconfortables en les confrontant à leur position de dominants :

«En instaurant la non-mixité, les féministes mettaient en évidence la position de dominant des hommes. Or, les dominants n’acceptent pas d’être renvoyés à leur position de dominants»

Répétons le bien fort : les féministes n’ont jamais posé la question de la non-mixité à l’échelle de la société mais la présentent seulement comme un outil politique utilisé de manière ponctuelle pour accompagner des objectifs précis. La non-mixité est ainsi un moyen et non une fin.

  1. En quoi la non-mixité politique est-elle nécessaire ?

Maintenant qu’il a été esquissé que cette exclusion momentanée ne se fait pas contre les hommes, voyons en quoi cette organisation en non-mixité se fait pour les femmes. Premièrement, cet outil a une forte vocation émancipatrice en ce sens qu’il favorise l’auto-organisation des femmes et donc l’autonomie de leurs luttes (« empowerment »). La non-mixité permet aux femmes de se constituer elles-mêmes comme sujets politiques de luttes autogérées.

Ensuite, les moments non-mixtes libèrent considérablement la parole des femmes et permettent surtout de réguler la prise de parole. La silenciation historique des femmes a laissé des traces qui se marquent encore de nos jours puisque, dans les espaces mixtes, les hommes tendent à prendre plus souvent la parole que les femmes, à couper la parole plus souvent aux femmes qu’aux hommes (phénomène appelé le «manterruption» en anglais) et donc à arbitrer les réunions. L’intervention suivante est un exemple typique de reconduction de la conversation : « Nous sommes également victimes de discriminations » (= male tears). Les hommes sont également enclins à se montrer plus assurés quant à la pertinence de leurs idées, même involontairement, ce qui a tendance à légitimer leur parole davantage que celle des femmes [16, 17, 18].

Nous sommes tou.te.s concerné.e.s, même en ayant rien demandé, même malgré nous, même en étant (pro-)féministes, tout simplement parce qu’il est impossible de nous affranchir totalement des influences que la socialisation patriarcale a eu sur nous. Etant donné que la domination masculine (telle que définie au début de cet article) est intériorisée et que nous baignons dans le patriarcat depuis l’enfance, ceci peut être difficile à réaliser parce que la compréhension du phénomène demande de naviguer dans les méandres dans nos conditionnements. Et même en cernant bien la problématique, une reconduction douce de la domination lors de réunions ou de rassemblements mixtes n’est jamais complètement évitable.

Cette question de conditionnement nous mène à un autre objectif majeur des rassemblements non-mixtes : celui de permettre aux femmes de s’affranchir du regard et de l’oreille masculin(e)s et de se définir en dehors de ceux-ci. Comme l’analyse C. Delphy, les opprimé.e.s d’un système, aussi conscientisé.e.s soient-ils/elles, peuvent conserver une certaine forme d’admiration latente pour leurs oppresseurs (les femmes pour les hommes, les noirs pour les blancs, les pauvres pour les riches, etc.) [7]. Dans un espace non-mixte, les femmes peuvent se concentrer sur les échanges d’idées sans avoir besoin de diluer leurs opinions et sans peur d’être jugées (ni intellectuellement ni physiquement ni pour la conjonction des deux). Ainsi, les rassemblements non-mixtes permettent aux femmes de se renforcer, de se solidariser et de créer des espaces safe.

Enfin, les réunions non-mixtes permettent de débattre de certaines thématiques entre personnes concernées qui discutent en connaissance de cause. Par exemple, si le sujet du harcèlement de rue est abordé en mixité, il y a toujours une probabilité non négligeable qu’un homme tente de crier à l’exagération (tone-policing) et de nuancer les faits relatés en se portant en avocaillon de la gent masculine pour rappeler que « tous les hommes ne sont pas comme ça, enfin ». Les échanges en non-mixité permettent ainsi d’avancer plus rapidement dans les débats en restant dans le vif du sujet plutôt qu’en ayant à démontrer avec pédagogie que le sexisme est une réalité quotidienne tout en ayant à peser nos mots de crainte de froisser. Ils permettent de donner plus d’importance à nos témoignages qu’au ressenti des hommes qui auraient voulu se joindre à nous. En non-mixité, les femmes peuvent définir librement les oppressions qu’elles ressentent et dans un second temps diriger elles-mêmes leur combat contre celles-ci [7].

Les raisonnements par analogie et par l’absurde comptent parmi mes favoris. Pour les appliquer à la non-mixité, je dirais qu’imposer la présence d’hommes à des rassemblements de femmes souhaitant s’organiser et combattre les oppressions qu’elles subissent reviendrait ni plus ni moins à laisser des patron.ne.s ou des actionnaires s’infiltrer dans des réunions de travailleurs/euses…

  1. Mixité ne rime pas toujours avec égalité

Beaucoup pensent aujourd’hui qu’atteindre la parité numérique dans les institutions suffirait à assurer l’égalité [7]. D’autres considèrent que cette aspiration mène à de la discrimination positive et considèrent qu’un équilibre parfait n’est pas souhaitable si un homme/une femme est plus compétent.e qu’une femme/un homme pour la tâche à pouvoir. Je serais d’accord avec cette idée si elle n’était pas aussi souvent formulée dans le premier sens et aussi rarement dans le second. Comme le pensait déjà Françoise Giroud dans les années 1980, je me dis que l’équilibre sera réellement atteint le jour où des femmes incompétentes seront choisies pour des postes importants en lieu et place d’hommes incompétents !

La question de la parité induit celle de la mixité qui serait une condition sine qua non pour combattre les inégalités de genre. Mais, comme le décortique si bien C. Delphy dans « L’Ennemi Principal » [19], la mixité est rarement vectrice d’égalité dans ses mises en œuvres pratiques (bien qu’elle semble être l’idéal à atteindre en théorie). Il suffit de penser aux cours de récréation pour s’en convaincre : il s’agit de lieux mixtes du point de vue du genre et parfois même du point de vue social (quand les établissement aspirent à la fameuse mixité sociale) ; s’agit-il pour autant d’endroits exempts d’inégalités ? Non. « De nombreux mécanismes de domination perdurent au sein même des espaces sociaux mixtes, malgré la mixité, voire parfois grâce à elle […] Et la mixité n’évite pas la non-mixité qui se développe en son sein même […] On imagine qu’en mélangeant les gens, ils se traiteront forcément d’égaux à égaux mais ce n’est pas le cas parce que l’on porte son statut sur soi », dixit C. Delphy (oui, j’en suis amoureuse et ses réflexions ont d’ailleurs largement contribué à me forger mes opinions féministes). La rue est un lieu mixte, le couple en est un également, mais la mixité qu’on y retrouve est rarement garante d’égalité.

Si l’idée de la non-mixité militante vous contrarie encore en ayant pris connaissance de ses tenants et aboutissants, je suis au regret de vous annoncer que vous faites certainement preuve de paternalisme… Pour conclure, je rappellerai simplement que la non-mixité politique n’existe finalement qu’en réponse aux oppressions et que nous aimerions bien évidemment tou.te.s vivre dans un monde idéal où elle cesserait d’être une nécessité. Sauf que ce n’est pas encore le cas. Et que la non-mixité restera donc un outil politique de première importance … tant qu’il le faudra.

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Mise au point annuelle : La Femme n’existe pas

Références :

[1] Universalis, E. (1998). Dictionnaire de la sociologie. Albin Michel.

[2] Kirschen, M. (2016). On vous explique les réunions féministes non-mixtes. BuzzFeed NEWS. https://www.buzzfeed.com/mariekirschen/les-reunions-non-mixtes-cest-quoi?utm_term=.sl4DjNz8B#.ecX9Yapyl

[3] « Mrs Dreydful ». (2013). Oppression 101 ou le parfait langage imbitable du militant !. WordPress.  https://msdreydful.wordpress.com/2013/08/02/oppression-101-ou-le-parfait-langage-imbitable-du-militant/

[4] Lorriaux, A. (2015). Comment (et pourquoi) des hommes deviennent-ils des militants féministes ?. Slate. http://www.slate.fr/story/101365/hommes-militants-feministes

[5] Maignien, C., & Sowerwine, C. (1992). Madeleine Pelletier, une féministe dans l’arène politique. Editions de l’Atelier.

[6] « RedMarmotte ». (2016). Expliquez-moi l’intérêt de la non-mixité militante. Simonae. http://simonae.fr/militantisme/feminismes/les-bases/interet-non-mixite-militante/

[7] Delphy, C. (2016). La non-mixité : une nécessité politique. Domination, ségrégation et auto-émancipation. http://lmsi.net/La-non-mixite-une-necessite

[8] « Jayne ». (2015). La non-mixité pour les nuls (et les autres). http://lechodessorcieres.net/la-non-mixite-pour-les-nuls-et-les-autres/

[9] Dahlerup, D. (Ed.). (2013). Women, quotas and politics. Routledge.

[10] Caul, M. (1999). Women’s representation in parliament: The role of political parties. Party politics5(1), 79-98.

[11] Paxton, P. M., & Kunovich, S. (2003). Women’s political representation: The importance of ideology. Social Forces82(1), 87-113.

[12] Observatoire des inégalités. (2014). http://www.inegalites.fr/spip.php?article59

[13] Croity-Belz, S., et al. (2010). L’insertion des femmes dans des métiers dits masculins: trajectoires atypiques et transfert d’acquis d’expériences. Genre et socialisation de l’enfance à l’âge adulte. ERES, 163-176.

[14]  Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes. (2011). http://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/stereotypes-et-roles-sociaux/fiches-de-synthese-5/article/l-image-des-femmes-dans-les-medias

[15] De Haas, C. (2016). De l’utilité de la non-mixité dans le militantisme. https://blogs.mediapart.fr/carolinedehaas/blog/210416/de-l-utilite-de-la-non-mixite-dans-le-militantisme

[16] Karpowitz, C. F., & Mendelberg, T. (2014).The silent sex: Gender, deliberation, and institutions. Princeton University Press.

[17] Karpowitz, C. F., Mendelberg, T., & Shaker, L. (2012). Gender inequality in deliberative participation. American Political Science Review106(03), 533-547.

[18] Snyder, K. (2014). How to get ahead as a woman in tech: Interrupt men. Slate. http://www.slate.com/blogs/lexicon_valley/2014/07/23/study_men_interrupt_women_more_in_tech_workplaces_but_high_ranking_women.html

[19] Delphy, C. (2013). L’ennemi principal : Penser le genre (Vol. 2). Syllepse.

 

Mise au point annuelle : la Femme n’existe pas

Le 8 mars est la journée internationale de lutte pour les droits des femmes et, invariablement, une mise au point courue d’avance y attend les militantes.

Le désappointement est le même chaque année à l’approche du 8 mars quand se mettent à proliférer des chroniques au sujet de la journée « de la femme » dans les médias et que pullulent dans les publicités des remises sur les cosmétiques, produits minceurs et articles électroménagers pour sa célébration. L’agacement est porté à son paroxysme quand, le jour J, les réseaux sociaux croulent sous les publications affichant les petites attentions portées par des hommes (et même par des femmes, d’ailleurs [*]) aux femmes de leur entourage pour l’occasion.

Voici donc que la journée de lutte pour les droits des femmes est en fait pour la majorité des citoyen.ne.s la journée (voire la fête) de la femme.

Sans m’étendre sur l’origine du quiproquo qui n’est autre qu’une erreur de traduction commise par les Nations Unies en 1977 [**], je souhaiterais aujourd’hui brièvement exposer les raisons pour lesquelles ce court-circuit soulève un problème bien plus contrariant que l’erreur de syntaxe en apparence banale de laquelle il a émergé.

Parler de la femme au singulier revient à utiliser un langage extrêmement réducteur et essentialisant. En effet, cela réduit les femmes à une seule de leurs dimensions comme si elles possédaient une essence et formaient une entité chosifiée. En ce sens, cela revient à passer outre leur individualité et donc leur pluralité. L’emploi du singulier suggère ainsi une identité normative et stéréotypée de la femme tandis que l’utilisation du pluriel tient compte de la multiplicité et de la diversité des femmes.

Le choix des mots n’est donc parfois pas aussi anodin qu’il n’y parait ; il forme la pensée, organise notre réalité et contribue à perpétuer nos préjugés de manière très insidieuse dans l’inconscient collectif. C’est ainsi que, tous les 8 mars, les militant.e.s (pro-)féministes sont accusé.e.s de lancer une querelle stérile alors que c’est ce détournement lexical même qui encourage certain.e.s, le plus souvent inconsciemment, à célébrer le genre féminin plutôt qu’à lutter pour les droits des femmes en ce jour.

Il est donc absolument nécessaire de mettre ce malheureux raccourci en lumière aussi souvent que nécessaire pour éviter que le 8 mars ne se transforme d’année en année en journée… des stéréotypes sexistes féminins !

Notes

[*] Bien intentionné.e.s, certes ! Je ne remets pas en question le fait que ces gestes partent d’une bonne intention.

[**] Women’s = femmes.

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Une expérience de déshumanisation ordinaire à l’hôpital d’Etterbeek-Ixelles

Alors que je me trouvais en pleine rédaction d’un argumentaire féministe qui allait devenir le second article de ce blog, voilà que j’atterrissais mardi dernier aux urgences de l’hôpital d’Etterbeek-Ixelles où un après-midi pour le moins tumultueux se profilait devant moi. Cet article rédigé à chaud aura certainement des allures de « coup de gueule » mais qu’importe, j’éprouve le besoin de ne pas laisser tomber ces événements et ces ressentis dans l’oubli. Tout commence donc mardi matin au travail en me rendant aux toilettes (autant y aller dans les détails pour rendre les faits qui suivront plus limpides). Je découvre un gonflement assez alarmant (bien qu’indolore) au niveau de mon bas-ventre et me voilà prise de panique ; de petites étoiles filent devant mes yeux et ne me font pas passer loin de la syncope. Je ne peux le dissimuler, je suis assez peu endurante pour tout ce qui relève de la maladie ; cela ne va pas jusqu’à l’hypocondrie mais on peut sans aucun doute dire que je suis ce que l’on appelle communément une « petite nature » dans ce domaine-là. Une fois le vertige retombé, je décide de retourner à mon bureau une petite heure en espérant que l’anomalie régresse spontanément. Après tout, peut-être avais-je simplement trop serré ma ceinture. Ni une ni deux, je me mets bien entendu à « doctissimer » (néologisme déjà usité par la nouvelle génération de médecins elle-même) et en conséquence à tourner de l’œil à nouveau. Une petite heure plus tard, mon auto-diagnostic était tombé : j’étais atteinte d’une hernie inguinale à cause d’une séance d’abdominaux trop intensive qui m’avait value des courbatures pendant près d’une semaine. Le gonflement s’était entre temps accentué, ce qui me décida à me rendre à l’hôpital dès midi (avant de manger, très mauvaise idée). Après une petite heure en salle d’attente, un médecin et une infirmière me reçoivent très brièvement sans la moindre présentation ou mise en confiance malgré une angoisse palpable. Sans pincettes, ils me demandent de me déshabiller, me palpent, s’étonnent et m’apprennent qu’il ne s’agit pas d’une hernie. Le regard perplexe de l’infirmière me glace. La scène n’est pas aisée à décrire, le scénario doit vous sembler banal, et admettons qu’il le soit jusque là encore plus ou moins. Les deux soignants m’envoient en échographie où je me rends fébrilement. Me voilà malgré moi en train de retomber en syncope dans le couloir. Les signes extérieurs de faiblesse sont manifestes : recroquevillement, sueurs, gémissements. Je n’en mène pas large… Les patients autour de moi m’observent mais ne réagissent pas étant donné qu’un infirmier et une infirmière discutent avec légèreté derrière le comptoir d’ « accueil » en échographie à moins de dix mètres de moi. Le seul soignant bienveillant que j’aperçois à l’horizon est finalement celui que je remarque sur un poster placardé au mur face à moi vantant l’hospitalité des lieux et rappelant qu’un sourire ne coûte rien. Grand moment de paradoxe.

Mon tour venu, l’infirmier me reçoit, toujours aussi fiévreuse, dans une petite pièce où il me demande de manière très automatique de me déshabiller et de retrouver sa collègue dans la salle d’échographie attenante. Je dois lui signaler explicitement mon malaise pour qu’il s’en préoccupe et me tende un carré de sucre. Une fois couchée sur la table d’échographie, la doctoresse me demande où se situe l’anomalie malgré un œdème clairement apparent et, après sondage de la boursouflure aux ultrasons, me demande de but en blanc si je suis sous contraception. Lui répondant que je suis sous pilule, la voilà qui m’annonce sans sommation et, croyez-le ou non, sur un ton jugeant et responsabilisant, qu’il s’agit probablement d’une veine thrombosée (phlébite). Un scanner m’est alors prescrit pour confirmation et, le cas échéant, pour déterminer l’étendue de la thrombose. Un nouveau soignant tout aussi désabusé me reçoit et me place un cathéter veineux sans m’expliquer l’acte qu’il pose. Phobique invétérée des piqûres, je panique et lui demande plus de renseignements sur son intervention. Il m’assène alors d’arrêter de gigoter et me répond compendieusement qu’il m’injecte un liquide de contraste. Je lui fais part de mon appréhension pour les piqûres en lui expliquant que je n’y peux rien si je suis tendue, ce à quoi il me rétorque que « c’est quand même un peu de ma faute » ! J’aurais aimé lui demander de bien vouloir déballer le matériel devant moi pour me rassurer quant à sa stérilité mais je me suis sentie infantilisée à tel point que je n’ai plus osé m’exprimer. Une fois son aqueduc établi entre mon vaisseau sanguin récalcitrant et le liquide à y faire infuser, le soignant-automate m’enjoint d’attendre les instructions de la machine avant de s’éclipser sans autre forme de procès. « Respirez… Ne respirez plus… Respirez… ». Après ce balayage de quelques minutes aux rayons X, me revoilà dans le couloir, sans véritablement savoir si je devais attendre à cet endroit. Cinq minutes plus tard, la doctoresse m’ayant prescrit le scanner revient me voir en me demandant si je suis indisposée alors même que c’est l’une des premières choses que j’ai mentionné aux soignant.e.s qui m’ont accueillie ; bonjour la communication. Sans doute observait-elle pour la première fois une coupe menstruelle au scanner, ravie pour elle ! Toujours est-il qu’il ne s’agissait finalement pas d’une veine thrombosée et que je devais retourner patienter à la garde. Plusieurs choses me fâchent dans l’épisode que je viens de décrire. En plus de m’avoir tourmentée plus que je ne l’étais déjà avec ce qui n’était finalement qu’une hypothèse qu’il n’était pas nécessaire d’émettre devant moi compte tenu de l’état de réceptivité dans lequel je me trouvais, personne ne m’a rappelé les risques de l’exposition aux radiations, particulièrement dans le cas d’un scanner du bassin. Cette prescription d’imagerie m’a parue anodine et, a posteriori, ne me semble pas avoir été pratiquée à bon escient mais plutôt pour court-circuiter un examen clinique digne de ce nom où un.e praticien.ne précautionneux.se aurait analysé l’œdème plus en profondeur et aurait pesé toutes les alternatives au lieu de m’irradier pour tester son hypothèse de la manière la plus rapide (et la plus coûteuse). J’ai donc été alarmée par une hypothèse erronée et non alarmée des dangers avérés du scanner qui a été amené tel un « passage obligé ». Après plus d’une heure d’attente en garde, je me mets à la recherche d’un.e soignant.e qui me signale qu’on ne m’oublie pas ; mon cas semble atypique et nécessite la consultation de pairs. Je suis ensuite accueillie dans la salle des urgences par un médecin qui vient analyser mon œdème en 15 secondes top chrono (j’ai sincèrement cru à du voyeurisme) pour ensuite demander l’examen gynécologique complet. Nul doute, il ne pouvait selon lui s’agir que d’un « cas gynéco ». Me voilà à nouveau angoissée au possible, et pour ne rien arranger, voilà que j’entends médecins et infirmier.e.s envisager la fausse couche à quelques mètres de moi. Était-il possible de faire preuve de plus d’indélicatesse ? Pensaient-ils/elles que je n’étais pas en mesure d’entendre et de comprendre les suppositions qu’ils/elles émettaient au sujet de « la E », lettre inscrite en grand au-dessus de mon lit ? La gynécologue vient à ma rencontre et je suis soulagée d’avoir enfin affaire à une personne compréhensive et cohérente. Puisque je semble ne pas être un cas d’école, un interne assiste à l’examen après que la gynécologue m’ait bienveillamment demandé mon consentement. L’examen commence et la doctoresse explique tout ce qu’elle voit à son apprenti. Cela ne me dérange pas outre mesure mais j’en viens à lui demander de prendre la précaution d’attendre que je ne sois plus dans cette position vulnérable si elle en vient à devoir m’annoncer une anomalie ; voilà que je ne croyais plus au ménagement des médecins. Reconnaissant adroitement les limites de ses certitudes, elle demande l’avis d’un confrère au sujet de l’œdème ; j’ai trouvé ce comportement très sécurisant, j’avais enfin la sensation d’être tombée entre de bonnes mains. L’examen était « parfait », le problème n’était pas d’ordre gynécologique malgré toute la persuasion du médecin urgentiste auquel la gynécologue ne manqua pas de faire remarquer que l’examen gynécologique n’était pas nécessaire et qu’il lui était apparu au premier coup d’œil que le problème était sous-cutané. Il y avait cette fois de quoi me rendre chèvre. Une infirmière drôle mais somme toute indélicate s’esclaffe avec une collègue et lui confie en regardant l’horloge qu’elle n’en peut plus – encore 1h30 de boulot ! Elle vient ensuite me voir pour une prise de sang. Je lui demande si c’est d’une nécessité absolue compte tenu des dernières conclusions et lui confie que je préfère éviter si ça ne l’est pas. Elle me répond sur le ton de la rigolade, probablement sans penser à mal et sans réaliser qu’elle m’infantilise, « qu’on allait pas chipoter ». J’ai eu l’impression qu’elle venait me faire une prise de sang pour passer le temps et que je n’avais plus mon mot à dire sur ce que je voulais bien faire de mon corps. Malgré ceci, elle parvient à me mettre en confiance en prenant la peine de discuter pendant la manipulation. N’ayant plus rien avalé depuis le petit déjeuner, elle me propose un plateau repas que j’accepte avec plaisir en précisant que je suis végétalienne. J’en profite pour lui demander de faire d’une « prise deux coups » et d’ajouter une analyse de mon taux de vitamine B12 (que je n’ai encore jamais testé depuis que j’ai arrêté de consommer des produits animaux). Voici qu’elle m’apporte gentiment une tartine et … du fromage, tout en omettant de demander l’analyse complémentaire au labo.

L’heure tourne et j’assiste à ce spectacle à huis clos dans lequel je vois défiler tour à tour des personnes hurlant de douleur que l’on somme de se contenir et des soignant.e.s à l’humour graveleux et à l’égo outrancier. Un cas m’a particulièrement émue ; celui d’une dame arrivant ensanglantée après une chute en maison de retraite, souriante malgré sa mésaventure et saluant le personnel de joviaux « Coucou, coucou » qui ne trouvèrent comme réponse qu’une exaspération à peine dissimulée. Elle poursuivit ses salutations une fois installée à côté de moi pour finir par murmurer « ça va, si personne ne me répond, c’est que tout va bien ». Elle n’en était assurément pas à sa première expérience d’infantilisation à l’hôpital. Le médecin revient finalement vers moi avec une ordonnance (dernier « ordre » de la journée, ouf !) pour un anti-inflammatoire et du paracétamol (bien que mon œdème soit parfaitement indolore depuis le début), sans l’once d’une explication. J’en déduis que je peux me rhabiller et m’en aller. Je décide tout de même d’aller demander quelques informations complémentaires aux soignant.e.s. Les infirmier.e.s se dérobent et appellent le médecin. Il ne comprend pas ce que je veux savoir de plus, il pense, sans certitude à nouveau, qu’il s’agit d’une inflammation musculaire puisque que les autres pistes ont été écartées et me précise de revenir consulter si le gonflement persiste. La piste musculaire est pourtant celle que j’avais imaginée en premier lieu en mentionnant dès mon arrivée le mal au ventre qu’avait engendré ma session de sport. Le médecin me rétorque qu’il avait compris que le mal était musculaire dès les résultats du scanner, celui-là même qui était persuadé à ce stade que le problème était d’ordre gynécologique, si si !

Je suis ressortie de l’hôpital fragilisée tel un chat apeuré. Je regrette amèrement d’avoir cru à une urgence et de ne pas avoir été consulter un bon médecin généraliste. Certain.e.s affirment que le personnel soignant des urgences est volontairement maltraitant pour dissuader les malades de revenir trop facilement ; néanmoins, la limite est parfois floue entre ce qui constitue une urgence et ce qui n’en est pas une, surtout quand une transformation physique aussi subite survient. Cette maltraitance ordinaire touche directement à la dignité des individus hospitalisés. En contrepartie, les soignant.e.s sont quant à eux/elles souvent perçu.e.s comme des divinités par le commun des mortel.le.s, qui leur accordent la confiance et le respect infinis qui viennent avec ce statut. Le même phénomène peut être observé à l’égard des professeur.e.s (figures d’autorité) et des artistes (dotés d’un talent dont tout le monde ne jouit pas). Il ne s’agit pourtant que d’hommes et de femmes aux tempéraments aussi divers qu’il en existe dans la société. Certain.e.s se suffisent à eux/elles-mêmes et négligent leurs responsabilités tandis que d’autres exercent formidablement bien leur travail en pleine humilité et avec la conscience professionnelle requise. Cette admiration presque pernicieuse (quand elle impressionne le/la malade et bloque la communication entre le/la praticien.ne et lui/elle) pour les médecins provient certainement du fait qu’ils/elles ont réalisé de longues études difficiles, laissant supposer une force de caractère inébranlable et une grande intelligence logico-mathématique (mais ne garantissant toutefois rien en termes d’intelligence intra- et interpersonnelles). Les facteurs de réussite et d’échec relèvent pourtant dans bon nombre de cas d’un simple accès différentiel aux études via la (non-)transmission du patrimoine culturel et économique de la famille de l’étudiant.e à celui/celle-ci, mais il s’agit là d’un autre débat. Je conçois tout à fait que les soignant.e.s aient besoin de prendre de la distance pour tenir le coup au quotidien mais pas au point de faire preuve d’une telle déshumanisation. Cet argument de protection a sans doute déjà servi à cacher beaucoup trop de dérives au sein des structures de santé et ne peut pas tout excuser. Ces événements me font repenser aux récits d’une femme croisée à une conférence l’an dernier qui exprimait avoir vécu son accouchement comme un viol et à celui de mon grand-père qui a passé un temps considérable à l’hôpital durant les dernières années de sa vie. Il se plaignait souvent du personnel de l’hôpital, sa forte personnalité ne plaisait pas, il ne se laissait probablement pas marcher sur les pieds. Nous pensions à l’époque qu’il fabulait alors qu’il a probablement bel et bien été victime du manque de considération et d’écoute qu’il tentait maladroitement d’exprimer. Mon récit est à coup sûr des plus guillerets en comparaison à la perte de dignité que doivent ressentir les personnes gravement malades/âgées contraintes de vivre à l’hôpital. Je repense aussi parfois à un stage que j’ai réalisé en milieu hospitalier il y a quelques années au cours duquel j’ai manqué d’assister à un homicide involontaire, n’ayons pas peur des mots. Un patient sous aide respiratoire retrouvé sans son dispositif sonnait à l’urgence. Paniquée, je m’étais mise à courir à la recherche du/de la soignant.e le/la plus proche qui me répondit, je ne l’oublierai jamais, qu’elle souhaitait rapidement finir sa tasse de café avant d’aller constater l’urgence. Rien ne sert de la blâmer de manière individuelle pour ce comportement négligent, je pense que le problème est avant tout d’ordre structurel (infirmier.e.s en sous-effectif, horaires décalés, dévaluation des infirmier.e.s). Les maux de l’hôpital sont probablement à mettre en lien avec les maux de notre société à ces différents égards. Tout comme l’école, l’hôpital peut être perçu comme un microcosme de la société où sont mis en lumière des maux sociétaux à l’ancrage profond. Parmi ces désillusions qui me frappent une à une depuis que je me trouve dans cette phase transitoire entre ma vie d’adolescente plutôt crédule et ma vie d’adulte plus observatrice et critique, voilà qu’aujourd’hui, je ne me sens plus tout à fait en sécurité à l’hôpital.

Quelles sont mes raisons d’opter pour un régime végétalien ?

Voici la version exhaustive de ma réponse à la sempiternelle question qui m’est adressée lorsque je suis attablée avec de nouvelles personnes :

« Au fait, pourquoi tu es végétalienne ? »

Et à laquelle je n’ai jamais, dans les faits, l’opportunité de répondre comme je l’aimerais (parce que j’aime manger chaud et … dans la sérénité). Je propose donc d’y répondre une bonne fois pour toutes via cet article, en plusieurs volets et à l’appui de publications tantôt scientifiques tantôt philosophiques.

Pour ce qui est de la partie scientifique, j’ai souhaité rendre accessible dans cet article l’état actuel des connaissances en matière de végétalisme, non pas en me concentrant sur des sources secondaires mais en allant chercher l’information à la source, c’est-à-dire en me basant autant que possible sur des articles scientifiques publiés dans des revues à comité de lecture.

1. Une question d’éthique…

Beaucoup d’argumentaires ont tendance à prioriser ce qui ne sont à mon sens que des dommages collatéraux de la consommation de produits animaux tels que ses conséquences environnementales ou ses effets sur notre santé. Je souhaite ici donner à mon argumentaire une place centrale à l’éthique animale sensu stricto et donc aux animaux en eux-mêmes, qui sont finalement les premières victimes de cette consommation. N’en déplaise aux anthropocentristes, je ne me pencherai sur les préjudices qu’engendrent les choix de consommation de l’Homme pour l’Homme que dans un second temps.

Il est intéressant d’essayer de comprendre pourquoi nous considérons certaines espèces animales comme des sujets (animaux de compagnie que nous logeons, nourrissons, cajolons) et d’autres comme des objets (animaux que nous consommons) et, par exemple, pourquoi la chasse aux bébés phoques (souvent considérés comme « mignons» dans notre imaginaire affectif) nous émeut tandis que la chasse aux sangliers (souvent considérés comme «neutres » dans notre imaginaire affectif) nous laisse en général indifférent.e.s. Cette distinction, qualifiée par le déontologue Gary Francione de schizophrénie morale, peut-elle suffire à justifier de telles différences de traitement entre les espèces ? [1, 2, 3].

Dans son best-seller Se nourrir sans faire souffrir paru en 1991, John Robbins parle d’engourdissement émotionnel pour justifier cette dichotomie sujets-objets. Le/La consommateur/trice qui achète sa viande par morceaux détaillés est déconnecté.e des véritables implications de sa consommation, « ses yeux sont ouverts mais il/elle ne voit pas » [1]La fragmentation et le renvoi des responsabilités entrent souvent en jeu : les abatteurs/teuses ne se sentent pas responsables de l’abattage puisque les consommateurs /trices leur demandent de la viande, et les consommateurs/trices ne s’en sentent pas non plus responsables puisque cette viande a été produite pour eux/elles et qu’ils/elles considèrent depuis l’enfance qu’il est normal d’en consommer [4].

La production industrielle de produits animaux est très opaque, et pour cause : ce à quoi l’on assiste dans les hangars industriels et les abattoirs n’est généralement pas très agréable à regarder. Les animaux y sont confinés à de très hautes densités de stockage, limitant leur espace vital à l’extrême, marqués au fer, mutilés (écornage, épointage du bec, castration, engraissement, taillage des oreilles et de la queue) sans analgésique ni anesthésie [5, 6, 7]. La technique d’abattage la moins coûteuse et donc la plus prisée est l’égorgement à la chaîne parfois suivie de l’ébouillantage en cuves pour le retrait des phanères épidermiques (poils/plumes/ongles). D’autres techniques d’abattage comme l’électrocution ou l’utilisation de pistolets d’abattage sont également utilisées. Les vaches laitières et les truies sont maintenues gestantes tout au long de leur vie par insémination artificielle et des cas de cannibalisme sont régulièrement rapportés dans les élevages industriels de porcs [6]. Une réalité de plus en plus médiatisée également est l’utilisation routinière d’antibiotiques pour favoriser la prise de poids et la production de lait du bétail dans les fermes intensives [7, 8].

Nombreux/ses sont ceux/celles qui pensent de bonne foi que la production de viande constitue le centre névralgique du problème et que la production industrielle de lait et d’œufs n’est pas le lieu d’enjeux majeurs pour le bien-être animal. 

La réalité de la production est pourtant interloquante ici encore : les vaches laitières de l’élevage industriel restent enchaînées la majeure partie de leur existence et sont à bout de forces après 5-6 ans d’inséminations et de gestations continues alors que l’espérance de vie naturelle d’une vache est de l’ordre de 20 ans. Ces vaches devenues moins productives sont alors abattues pour leur viande. L’industrie du lait est certainement en ce sens encore plus cruelle que celle de la viande : tant les vaches élevées pour leur viande que celles élevées pour le lait finissent tuées pour leur viande, à la différence près que les vaches de l’industrie laitière sont préalablement exploitées sexuellement, physiquement et émotionnellement. En effet, les veaux sont arrachés à leurs mères quelques jours après leur naissance ; si tel n’était pas le cas, ils en consommeraient le lait… pas rentable pour l’industrie laitière ! S’il s’agit d’une femelle, le même sort que sa mère lui sera réservé. S’il s’agit d’un mâle, il sera emmené pour alimenter un marché parallèle, celui de la viande de veau [6, 9]. Les veaux peuvent ainsi être considérés comme étant des sous-produits de l’industrie laitière

En ce qui concerne la production d’œufs, les poules pondeuses de l’élevage industriel sont entassées à même le sol ou dans des cages, parfois superposées (œufs de poules élevées « en batterie » ), et les poussins sont triés à la naissance en fonction de leur sexe : les femelles deviendront des poules pondeuses tandis que les mâles finiront déchiquetés ou asphyxiés au gaz dans des conteneurs [6].

Nombreux/ses sont également ceux/celles qui se demandent si les végétarien.ne.s consomment du poisson, parce que « le poisson quand même, c’est pas la même chose ». Certes, il faut faire un effort d’abstraction plus grand pour se mettre dans la peau d’un poisson muet, au sang froid, qui évolue dans un environnement qui nous est hostile que pour se mettre dans celle d’un mammifère mais leur capacité à ressentir la douleur a aujourd’hui été clairement établie [3, 10]. Si le fondement de notre réflexion est le bien-être animal, il n’y a donc aucune raison d’avoir moins de considération morale pour la souffrance d’un poisson que pour celle d’un cochon.

Nous nous réconfortons inconsciemment en pensant que les animaux que nous consommons sont morts sans souffrance mais en réalité, qu’en savons-nous et surtout, que voulons-nous vraiment en savoir ?

De plus en plus d’études témoignent aujourd’hui du fait que les animaux sont conscients de l’environnement dans le quel ils évoluent, qu’ils ressentent la douleur et d’autres émotions complexes [11]. Est-il dès lors moral de les considérer comme des produits de consommation et de cautionner les traitements qui leur sont infligés ?

Malgré ceci, certain.e.s philosophes contemporain.e.s s’inspirent encore aujourd’hui de la théorie de l’animal-machine de Descartes et avancent que la souffrance des animaux ne serait qu’une supposition humaine, qu’ils ne souffriraient pas réellement, ou plutôt qu’ils n’endureraient pas la souffrance de la même manière que l’Homme, faisant de ce dernier la mesure de toute chose [3].

Enfin, aussi délicates soient-elles, les analogies entre l’élevage animal et l’esclavage sont nombreuses (lire notamment l’excellent livre de J-B Vilmer [3]) et me sont précieuses lorsqu’il s’agit d’expliquer pourquoi je continuerais à bannir les produits animaux quand bien même leur production deviendrait « plus éthique, moins industrielle ». Les mouvements antiesclavagistes ne souhaitaient pas rendre l’esclavage plus éthique en nourrissant mieux les esclaves ou en augmentant la longueur de leurs chaînes ; non, ils souhaitaient bien heureusement l’abolir intégralement. Dans le champ de l’éthique animale, deux courants de pensées se défient encore souvent : les « abolitionnistes » s’opposent à l’exploitation animale en tant que telle tandis que les « welfaristes » s’opposent à la manière dont l’Homme exploite les animaux à l’heure actuelle [3, 5]. Dans tous les cas, la consommation de produits animaux induit une exploitation d’êtres sensibles et nécessite leur abattage. Parler d’« élevage/abattage éthiques » relève donc pour moi de l’oxymore, un peu comme l’on parlerait de « meurtre passionnel » ou de « viol délicat » : je suis abolitionniste.

2. L‘élevage animal et l’environnement…

La planète connait une croissance démographique sans précédent depuis le 20ème siècle. De 1 milliard d’habitants au début du 19ème siècle, la population humaine est passée à près de 7 milliards d’habitants en 2011 [12]. Les estimations prédisent que cette évolution démographique devrait se stabiliser au cours de ce siècle autour de 10 à 12 milliards d’habitants, représentant un accroissement de plus de 10 milliards de personnes en l’espace de deux siècles [13] !

Cette démographie florissante contraste avec l’amenuisement des ressources naturelles qui découle de l’empreinte de plus en plus lourde que l’Homme fait peser sur son environnement. Et cette expansion démographique a effectivement de quoi faire froid dans le dos en ce sens qu’un tel accroissement de la population rime de facto avec  un accroissement du nombre de bouches à nourrir.

Les produits d’origine animale sont de plus en plus demandés et près de 56 milliards d’animaux terrestres sont élevés chaque année de part le monde pour la production de viande et de produits laitiers [7, 14]. Des estimations prévoient le doublement de la production de viande annuelle à l’échelle mondiale d’ici à 2050, passant ainsi de 229 millions de tonnes en l’an 2000 à non moins de 465 millions de tonnes en 2050.

Sur ce même intervalle de temps, la production de lait devrait elle aussi doubler, passant de 580 millions de tonnes à quelques 1043 millions de tonnes en 2050 [15, 16]. Comme ces chiffres vertigineux en témoignent, l’industrie de la viande et des produits laitiers connait une croissance plus rapide que n’importe quel autre secteur alimentaire et il se fait de plus en plus clair qu’une telle augmentation de la demande ne sera pas durable pour la planète [7].

Mais la croissance démographique n’est pas la seule à mettre en cause pour expliquer cette explosion. La demande individuelle pour les produits animaux ne cesse d’augmenter dans les pays industrialisés et, de plus en plus, dans les pays en voie de développement, avec une véritable tendance à ce que certains nomment aujourd’hui l’« hypercanisme » [17].

Selon la FAO (Food and Agriculture Organisation), l’européen.ne moyen.ne consomme actuellement 65 kg de viande par an, ce qui équivaut au cours d’une vie à la consommation d’environ 1000 animaux dont 4 bovins, 4 agneaux, 46 porcs et près de 945 poulets [14, 17].

Et pourtant, lorsque la thématique du réchauffement climatique est abordée, les combustibles fossiles arrivent très souvent en tête de liste des causes incriminées pour la destruction de la couche d’ozone, bien devant l’élevage animal. S’il semble aujourd’hui évident que le pétrole, le charbon et le gaz naturel sont d’importantes sources d’émissions de gaz à effet de serre (GES) d’origine anthropique, la responsabilité de l’élevage est elle grandement sous-estimée dans l’imaginaire collectif [18].

Prenons des chiffres parlants pour en témoigner : la production d’un kilogramme de viande de bœuf émettrait une quantité de dioxyde de carbone (CO2) équivalente à celle émise par un véhicule tous les 250 kilomètres et consommerait l’énergie nécessaire à alimenter une ampoule de 100 watts pendant environ 20 jours ! Le secteur de l’agriculture animale générerait ainsi à lui seul près de 18% des émissions de GES à l’échelle globale, soit davantage que toute l’industrie des transports [14].

S’agissant d’un sujet hautement controversé aux enjeux économiques notables, le consensus autour des estimations n’est toutefois pas absolu parmi les scientifiques. Outre l’aspect de controverse, ces estimations ne sont d’ailleurs pas aisées à réaliser et les résultats dépendent de ce qui est effectivement pris en compte dans les calculs. En effet, des émissions de GES directes et indirectes peuvent survenir tout au long de la chaîne de production, de la production de fourrage (émissions de CO2 liées à la déforestation, à l’utilisation de pesticides et d’engrais chimiques) à la maintenance des hangars et au transport des animaux en passant par l’émission de GES par les animaux eux-mêmes (respiration, fermentation gastro-entérique des ruminants et émanations de méthane (CH4) et de protoxyde d’azote (N2O) du lisier) [7, 16, 19]. Certaines estimations comme celles de l’Institut WorldWatch vont jusqu’à prendre en considération les émissions de GES qui seront causées à long terme pour la production de médicaments permettant de traiter différents troubles liés à la consommation de produits animaux [18].

Malgré ces différences de nombres, la plupart des publications et des révisions traitant du sujet s’accordent autour du résultat de 18% proposé par la FAO en 2006. En considérant les différents gaz indépendamment, l’élevage de bétail contribuerait à hauteur de 9% aux émissions anthropiques globales de CO2, de 37% aux émissions de CH4 et de près de 65% aux émissions de N2O [15, 16]. Le potentiel de réchauffement global (PRG) de ces 3 gaz n’est bien entendu pas équivalent : sur une durée de 100 ans, le CH4et le N2O ont des PRG respectifs 23 fois et 296 fois plus élevés que celui du CO2 [9].

Mais les coûts environnementaux liés à l’agriculture animale ne se limitent pas à ses conséquences en terme de réchauffement climatique. La production intensive de viande nuit également à la biodiversité (notamment en raison de la destruction effrénée des habitats naturels), pollue les sols et l’eau et est paradoxalement source d’insécurité alimentaire (en raison du réchauffement climatique mais également des quantités importantes d’eau mises en jeu) [3, 7, 16].

Aujourd’hui, plus de 30% de la surface des terres émergées et plus de 70% de la surface des terres agricoles sont impliquées dans la production directe ou indirecte de produits animaux, souvent aux dépends des écosystèmes tropicaux [7, 16].

L’utilisation directe des terres pour l’agriculture animale correspond aux surfaces pâturées et aux hangars industriels tandis que leur utilisation indirecte correspond essentiellement aux surfaces utilisées pour la production de fourrage pour le bétail, majoritairement des cultures de soja et de maïs.

Des calories végétales sont en effet nécessaires pour nourrir les animaux d’élevage et la FAO avance que la production d’une calorie animale requiert jusqu’à 30 calories végétales. L’USDA (United States Department of Agriculture) estime ainsi que 80% du soja et 50% du maïs produits à l’échelle mondiale le sont pour nourrir le bétail [7].Il faut en moyenne 10 g de protéines végétales pour obtenir 1 g de protéines animales, ce qui résulte en la perte d’une partie substantielle d’énergie lors de la conversion du produit végétal en produit animal [20].

En ce sens, la consommation directe des végétaux par l’Homme sans passage par un « filtre animal » s’avère être une option écologiquement plus efficace [9, 15]. Toutes superficies de production prises en compte, la production d’un kilogramme de viande de poulet nécessite entre 8,1 et 9,9 m², d’un kilogramme de viande de porc entre 8,9 et 12 m² et d’un kilogramme de viande de bœuf entre 27 et 49 m². Les productions de lait et d’œufs sont elles moins demandeuses en terres et nécessitent respectivement de 1,1 à 2 m² et de 4,5 à 6,2 m² par kilogramme [9].

Même si cela peut être difficile à croire pour certain.e.s, j’en conviens, un « argument » déculpabilisant encore fréquemment retourné aux végéta*ien.ne.s est le fameux « cri de la carotte » selon lequel les végétaux ressentiraient également la douleur. Les chiffres ci-dessus remballent donc cet argument inepte (provoquant d’intenses douleurs d’estomac s’il vous est retourné en plein repas) puisque le régime carné consomme indirectement bien plus de végétaux que le régime végéta*ien !

Les quantités d’« eau virtuelle » mises en jeu pour la production intensive de produits animaux sont également édifiantes. Les chiffres parlent une nouvelle fois d’eux-mêmes : la production d’un kilogramme de végétaux requiert entre 500 et 4000 litres d’eau tandis que la production d’un kilogramme de viande industrielle requiert une quantité d’eau de 2,5 à 20 fois plus importante (∼ 10000 litres).  La production de viande de bœuf est à nouveau celle sollicitant le plus de ressources, nécessitant entre 13000 et 16000 litres d’eau par kilogramme [7, 21].

Tout comme dans le cas des émissions de GES, les chiffres oscillent en fonction des auteurs et cela s’explique à nouveau par le nombre de paramètres pris en considération dans les estimations. L’eau totale consommée au cours de la chaîne de production du bœuf inclut l’eau consommée directement par le bétail au cours de son existence (entre 60 et 120 litres/vache/jour), l’eau utilisée pour l’irrigation des cultures fourragères ainsi que l’eau nécessaire à l’entretien [22].

Une nouvelle fois, notre conscience écologique aurait tendance à nous chuchoter plus naturellement de limiter notre temps passé sous la douche plutôt que notre consommation de produits carnés alors que le calcul est rapide : la consommation d’un hamburger de 100 grammes consomme une quantité d’eau équivalente à 20 douches de 80 litres !

En outre, l’élevage industriel est l’une des sources majeures de pollution des eaux (à travers les déjections animales, l’utilisation d’engrais azotés et les déchets de production comme les os et les boyaux), contribuant de manière significative à l’eutrophisation des milieux naturels, à l’émergence de « zones mortes » saturées en azote dans les régions côtières, à la dégradation des récifs coralliens mais également à des problèmes sanitaires [7].

Tous les éléments évoqués dans ce volet relèvent de l’éthique environnementale mais il est implicite que les élevages industriels et leurs conséquences relèvent également de l’éthique à l’égard des populations lorsque l’on considère leur rôle clé dans les pénuries d’eau, de nourriture, dans la faillite des paysan.ne.s traditionnel.le.s et dans divers problèmes de santé [3]. Plus d’un milliard de personnes n’ont toujours pas un accès suffisant à l’eau potable dans le monde et dans le même temps, les habitant.e.s des pays industrialisés ne cessent d’augmenter leur consommation de produits carnés très demandeurs en eau. Dans son rapport de 2006, la FAO estimait ainsi qu’en 2023, environ 33% de la population mondiale connaîtrait une pénurie d’eau et que le réchauffement climatique pourrait causer d’importantes famines de part le monde d’ici à 2050 [7].

3. Contre-arguments classiques

Les deux volets argumentatifs détaillés ci-dessus ont un potentiel culpabilisant assez élevé pour un.e consommateur/trice lambda en équilibre avec ses émotions. Les « alibis » classiques qui sont en général retournés à ce stade de la conversation sont divers mais essentiellement d’ordre :

  • diététique :

« Les produits animaux sont une nécessité nutritionnelle, l’Homme doit bien en consommer pour satisfaire ses apports en protéines »

  • historique :

« L’Homme a de tous temps chassé pour se nourrir »

  • usuel :

« La viande fait partie intégrante de notre gastronomie et de notre culture »

  • gustatif :

« Je ne pourrais jamais me passer du steak, j’en consomme depuis toujours et j’en adore le goût »

  •  écologique :

« L’Homme doit chasser pour réguler les populations d’animaux ; que deviendraient ces animaux sans l’Homme ? »

  • économique :

« Ces activités créent des emplois et donc de la richesse »

Tentons de décortiquer quelques-uns de ces raisonnements pour démêler le vrai du faux.

Les habitant.e.s des pays industrialisés considèrent de plus en plus la viande comme étant un aliment de base et se comportent dès lors comme si l’utilisation d’animaux relevait d’une nécessité absolue pour leur survie [3, 14, 18].  Certes, les produits animaux ont une valeur nutritive incontestable mais un régime végétal équilibré est tout aussi capable de nous fournir tous les nutriments dont nous avons besoin pour être en parfaite santé [9, 23, 24]. Vitale, la viande l’est donc peut-être pour les boucher.e.s mais certainement pas pour les autres…

L’Association américaine de diététique, la plus importante association d’expert.e.s nutritionnistes au monde, confirme que les régimes végétariens et végétaliens équilibrés sont nutritionnellement complets et résultent en nombre d’effets bénéfiques pour la santé en prévenant divers troubles tels que les maladies cardio-vasculaires, le diabète de type 2, le surpoids et certains cancers [18, 23]. Les végéta*ien.ne.s semblent également montrer des taux plus bas de lipoprotéines de basse densité (LDL ou « mauvais cholestérol ») et des taux plus faibles d’hypertension. Tout ceci semble lié à l’apport réduit en graisses saturées et à l’apport accru en fruits, légumes et fibres [23, 25].

Aucun aliment végétal n’est à même de fournir tous les acides aminés essentiels à lui seul mais une combinaison adéquate d’aliments comme par exemple l’association complémentaire entre céréales (déficientes en lysine mais riches en méthionine)  et légumineuses (déficientes en méthionine mais riches en lysine) pratiquée traditionnellement en Inde (association lentilles/soja – riz) et en Amérique du Sud (association haricots – maïs) depuis des siècles permet d’obtenir tous les acides aminés dont nous avons besoin.

Dans le cas d’un régime végétarien, la question de l’apport protéique est par ailleurs fortuite étant donné que les œufs constituent à eux seuls un apport complet en protéines animales [23, 25].

Le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) rattaché à l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a récemment tiré la sonnette d’alarme en déclarant qu’une alimentation trop riche en viandes rouges et en viandes transformées augmentait le risque de développer certains cancers et autres pathologies [24].

La consommation de produits laitiers est quant à elle généralement considérée par les défenseurs/seuses de la cause animale comme une «aberration biologique», argumentant que l’Homme est la seule espèce à consommer du lait après sevrage et, de surcroît, celui d’une autre espèce (naturellement destiné à ses propres petits, bien entendu…).

L’OMS soulève d’ailleurs un « paradoxe du calcium » où les pays qui consommeraient le plus de lait seraient également ceux à posséder une plus mauvaise santé osseuse. Le lait n’est pas du tout la source de calcium que la puissante industrie laitière nous vend. Celle-ci s’est habillement frayé un chemin dans les programmes scolaires et nutritionnels ainsi que dans les médias pour nous convaincre que le lait était une nécessité. Mais soyez-en sûr.e.s, si ceci est si fortement ancré dans notre esprit, ce n’est certainement pas parce que quelques expert.e.s s’inquiètent de notre santé, c’est plutôt parce que l’industrie du lait brasse des sommes d’argent colossales pour que ce message erroné nous parvienne. Par ailleurs, le calcium se trouve bien entendu en abondance dans le règne végétal (choux, haricots, brocolis, amandes, oranges, figues, etc. etc.) [20]. 

L’argument de la nécessité nutritionnelle est quelque peu ébranlé par tout ceci. Penchons nous de plus près sur l’alibi historique.

Nous nous imaginons souvent que l’Homme préhistorique était un carnivore se nourrissant goulûment de chair fraîche mais bien des indices suggèrent aujourd’hui que cette vision de nos ancêtres n’est qu’une image d’Épinal : étude de la composition chimique des dents et des os, des traces laissées sur les dents fossilisées et des types de dents [26]. On sait maintenant que leur régime alimentaire variait substantiellement en fonction du contexte climatique sous lequel ils vivaient, et donc en fonction de la disponibilité en aliments végétaux et animaux (il n’y avait par exemple pas beaucoup de végétaux à consommer lors des glaciations…) [27].

S’il est aujourd’hui établi que l’Homme est omnivore (en témoigne notre dentition), les proportions des différents types d’aliments consommés ne sont pas restées homogènes au fil du temps. L’Homme moderne a transité en un laps de temps relativement court  d’un statut de chasseur-cueilleur nomade à un statut de cultivateur-éleveur et enfin,  à un statut d’industriel depuis le 19ème siècle. Les produits industriels nous arrivent enrichis en graisses, en sel, en sucres, en produits chimiques et appauvris en vitamines et fibres végétales. Il est ainsi estimé que nos ancêtres du Paléolithique avaient un régime alimentaire de 3 à 10 fois plus riche en vitamines que l’Homme moderne et que leur consommation d’acides gras était proche de celle recommandée actuellement par les expert.e.s à l’heure où notre alimentation moderne est trop riche en acides gras saturés et trop pauvre en acides gras poly-insaturés [26, 28]. Il est en effet estimé que les animaux d’élevage que l’Homme consomme aujourd’hui sont de 5 à 10 fois plus gras que le gibier que consommaient les Hommes préhistoriques, quand ils en avaient l’opportunité [26].

Par ailleurs, nos ancêtres faisaient probablement tout un tas de choses que nous ne tolérerions plus dans nos sociétés prétendument civilisées  🙂 Et puis ils n’avaient pas la possibilité de se délecter d’un parmentier de soja ou de nuggets de seitan, pas vrai ? L’Homme moderne a ceci de particulier qu’il a le choix de son régime alimentaire.

En ce qui concerne les arguments usuel et gustatif, l’elfe des Questions Composent m’a parée d’un argument expéditif imparable dont je ne me lasse pas :

« Nous parlons ici de vie et de mort, pas de goûts et de couleurs »

Quant à l’argument écologique de régulation des populations d’animaux et de leur devenir sans l’intervention de l’Homme, il s’agit là d’un raisonnement faussé dans la mesure où le bétail est une invention de l’Homme (le porc a par exemple été dérivé du sanglier) ou dans d’autres termes, que l’Homme élève ces animaux spécialement pour les consommer [18].

« Mais on priverait à des milliards d’animaux de vivre » pourrait-on me rétorquer. La question se pose alors de savoir si toutes les existences valent la peine d’être vécues et J-B Vilmer donne l’exemple de celle d’un canard gavé, immobilisé et brutalisé dans un élevage industriel de foie gras pour illustrer le questionnement [3].

Il s’agit d’un sophisme que de penser qu’il vaut mieux vivre une existence misérable plutôt que de ne pas vivre du tout puisque, comme l’avait déjà énoncé le philosophe latin Lucrèce, « quel mal serait-ce pour un Homme de n’être pas crée? » [3].

Une réplique fréquente est celle se déchargeant uniquement sur les techniques industrielles en prônant un retour à un élevage et à un abattage « traditionnels » d’animaux ayant mené une « existence heureuse », ce qui, philosophiquement, pose une nouvelle question : le fait qu’un animal ait vécu « heureux » justifie t-il que l’on puisse le tuer ? Dans cette logique, certain.e.s défenseurs/seuses de la cause animale défendent qu’un animal souffrant a, au contraire, davantage de « raisons » d’être abattu qu’un animal « heureux ».

Pour terminer, l’argument économique ne tient pas la route non plus : il est pour moi tout aussi absurde que d’affirmer, par exemple, que l’on ne veut pas s’opposer aux réseaux de prostitution de peur de voir s’effondrer l’industrie du sexe et les métiers qui vont avec. Les employé.e.s du secteur de l’élevage se convertiront à d’autres métiers : la nourriture végétalienne devra être produite en plus grandes quantités !  Je pense donc qu’il est vraiment sans objet de se faire du mauvais sang pour les pertes d’emploi : les progrès sociaux induisent toujours la création de nouvelles professions.

    4. Alternatives

Les alternatives à la consommation de produits animaux fleurissent avec la commercialisation d’analogues aux produits carnés et lactés (par exemple : seitan, tofu, quorn, soja texturé, beurre végétal à base de purée d’oléagineux, fromage végétal à base de noix de cajou, lait de soja/avoine/riz/épeautre/amande etc.) mais également via la popularisation de recettes végétaliennes parfaitement équilibrées et délicieuses qui enrayent progressivement l’a priori selon lequel la cuisine végétalienne est une cuisine fade et restrictive. Une fois passée la phase d’adaptation, l’alimentation des végétalien.ne.s est même généralement plus variée, savoureuse et originale qu’auparavant.

Il m’arrive parfois de rencontrer des omnivores qui commencent leur argumentaire par me dire que « Oui mais déjà, les végétaliens, il y a les vrais et les faux ». J’aimerais leur dire d’arrêter de voir la conduite alimentaire des végétalien.ne.s comme une religion. On ne décide pas de ne pas consommer de produits animaux parce qu’on est végétalien.ne ; on est végétalien.ne parce qu’on décide de ne pas consommer de produits animaux. L’important est de faire de son mieux et il est assez irritant d’entendre un.e omnivore accuser un.e végétarien.ne qui entreprend à son rythme et selon ses moyens de réduire son impact sur les animaux de n’être qu’un.e « faux/sse végétarien.ne » parce qu’il/elle croque dans un kroepoek. La démarche ne relève pas d’un défi de pureté personnelle !

« – Et ça tu peux manger ?

– Oui mais je ne veux pas »

Depuis quelques mois, un nouvel argument a le vent en poupe : devenir végéta*ien.ne serait un effet de mode. Et quand bien même ? Si c’est le cas, et bien laissez moi vous dire que je suis fière d’être tendance !

    5. Conclusion

Bien entendu, l’industrie de la viande fonctionne comme toutes les industries sur le principe de l’offre et de la demande. Ainsi, un consommateur/trice choisissant de réduire sa demande pour les produits animaux contribue à son échelle à faire baisser leur production.

Les changements individuels sont cruciaux tandis que les changements par le haut ne constituent que des solutions partielles puisque les législations ne sont pas les mêmes partout et qu’une régulation renforcée dans un pays conduirait à des délocalisations industrielles dans d’autres pays aux législations plus souples, majoritairement des pays en voie de développement [7]. C’est donc à vous de jouer !

J’espère que cette lecture vous fera questionner vos propres comportements alimentaires avant de vous amener à questionner les végéta*ien.ne.s qui croiseront votre table à l’avenir !

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Rien de neuf sous le soleil (ou presque) : le véganisme en 1976

Références :

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[3] Vilmer, Jean-Baptiste Jeangène. (2008). Éthique animale. » Paris 6 : 11.

[4] Chapouthier, G. (1992). Les droits de l’animal, Collection « Que sais-je ? », Presses Universitaires de France, Paris, 125 pages.

[5] Chauvet, D. (2004). Abolitionnisme, welfarisme et mentaphobie. Productions Animales, 17(4), 255-264.

[6] Daub, J. L. (2009). Ces bêtes qu’on abat: journal d’un enquêteur dans les abattoirs français, 1993-2008. Editions L’Harmattan.

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[9] De Vries, M., & de Boer, I. J. M. (2010). Comparing environmental impacts for livestock products: A review of life cycle assessments.Livestock Science, 128(1), 1-11.

[10] Chandroo, Kris P., Ian JH Duncan, and Richard D. Moccia. (2004). « Can fish suffer?: perspectives on sentience, pain, fear and stress. » Applied Animal Behaviour Science 86.3: 225-250.

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[19] Guinot, C., Huang, H., & Legg, W. (2015). What is the meat and livestock industry doing to reduce its impact on climate change?Eurochoices, 14(2), 48-53.

[20] Dr Bernard Pellet, J. (2014). Conseil nutritionnels pour un régime alimentaire vegan équilibré, préface du livre Vegan de Laforêt, M., Editions La Plage.

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[22] Chapagain, A. K., & Hoekstra, A. Y. (2003). Virtual water flows between nations in relation to trade in livestock and livestock products, Value of Water Research Report Series No. 13.

[23] Craig, W. J., & Mangels, A. R. (2009). Position of the American Dietetic Association: vegetarian diets. Journal of the American Dietetic Association,109(7), 1266-1282.

[24] OMS (2015). Cancérogénicité de la consomation de viande rouge et de viande transformée, http://www.who.int/features/qa/cancer-red-meat/fr/, consulté le 17/11/2015.

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[26] Delluc Gilles (1995) (avec la coll. de DELLUC Brigitte et ROQUES Martine), La Nutrition préhistorique, Périgueux, Pilote 24, 223 p.

[27] Hladik, C. M., and P. Picq. « Au bon goût de singes. » Aux origines de l’humanité2 (2001): 127-169.

[28] Perles Catherine, « Les stratégies alimentaires dans les temps préhistoriques », in FLANDRIN Jean-Louis et MONTANARI Massimo (sous la dir. de), Histoire de l’alimentation, Paris, Fayard, 1996 : 29-46.