Récits de vie

Une expérience de déshumanisation ordinaire à l’hôpital d’Etterbeek-Ixelles

Alors que je me trouvais en pleine rédaction d’un argumentaire féministe qui allait devenir le second article de ce blog, voilà que j’atterrissais mardi dernier aux urgences de l’hôpital d’Etterbeek-Ixelles où un après-midi pour le moins tumultueux se profilait devant moi. Cet article rédigé à chaud aura certainement des allures de « coup de gueule » mais qu’importe, j’éprouve le besoin de ne pas laisser tomber ces événements et ces ressentis dans l’oubli. Tout commence donc mardi matin au travail en me rendant aux toilettes (autant y aller dans les détails pour rendre les faits qui suivront plus limpides). Je découvre un gonflement assez alarmant (bien qu’indolore) au niveau de mon bas-ventre et me voilà prise de panique ; de petites étoiles filent devant mes yeux et ne me font pas passer loin de la syncope. Je ne peux le dissimuler, je suis assez peu endurante pour tout ce qui relève de la maladie ; cela ne va pas jusqu’à l’hypocondrie mais on peut sans aucun doute dire que je suis ce que l’on appelle communément une « petite nature » dans ce domaine-là. Une fois le vertige retombé, je décide de retourner à mon bureau une petite heure en espérant que l’anomalie régresse spontanément. Après tout, peut-être avais-je simplement trop serré ma ceinture. Ni une ni deux, je me mets bien entendu à « doctissimer » (néologisme déjà usité par la nouvelle génération de médecins elle-même) et en conséquence à tourner de l’œil à nouveau. Une petite heure plus tard, mon auto-diagnostic était tombé : j’étais atteinte d’une hernie inguinale à cause d’une séance d’abdominaux trop intensive qui m’avait value des courbatures pendant près d’une semaine. Le gonflement s’était entre temps accentué, ce qui me décida à me rendre à l’hôpital dès midi (avant de manger, très mauvaise idée). Après une petite heure en salle d’attente, un médecin et une infirmière me reçoivent très brièvement sans la moindre présentation ou mise en confiance malgré une angoisse palpable. Sans pincettes, ils me demandent de me déshabiller, me palpent, s’étonnent et m’apprennent qu’il ne s’agit pas d’une hernie. Le regard perplexe de l’infirmière me glace. La scène n’est pas aisée à décrire, le scénario doit vous sembler banal, et admettons qu’il le soit jusque là encore plus ou moins. Les deux soignants m’envoient en échographie où je me rends fébrilement. Me voilà malgré moi en train de retomber en syncope dans le couloir. Les signes extérieurs de faiblesse sont manifestes : recroquevillement, sueurs, gémissements. Je n’en mène pas large… Les patients autour de moi m’observent mais ne réagissent pas étant donné qu’un infirmier et une infirmière discutent avec légèreté derrière le comptoir d’ « accueil » en échographie à moins de dix mètres de moi. Le seul soignant bienveillant que j’aperçois à l’horizon est finalement celui que je remarque sur un poster placardé au mur face à moi vantant l’hospitalité des lieux et rappelant qu’un sourire ne coûte rien. Grand moment de paradoxe.

Mon tour venu, l’infirmier me reçoit, toujours aussi fiévreuse, dans une petite pièce où il me demande de manière très automatique de me déshabiller et de retrouver sa collègue dans la salle d’échographie attenante. Je dois lui signaler explicitement mon malaise pour qu’il s’en préoccupe et me tende un carré de sucre. Une fois couchée sur la table d’échographie, la doctoresse me demande où se situe l’anomalie malgré un œdème clairement apparent et, après sondage de la boursouflure aux ultrasons, me demande de but en blanc si je suis sous contraception. Lui répondant que je suis sous pilule, la voilà qui m’annonce sans sommation et, croyez-le ou non, sur un ton jugeant et responsabilisant, qu’il s’agit probablement d’une veine thrombosée (phlébite). Un scanner m’est alors prescrit pour confirmation et, le cas échéant, pour déterminer l’étendue de la thrombose. Un nouveau soignant tout aussi désabusé me reçoit et me place un cathéter veineux sans m’expliquer l’acte qu’il pose. Phobique invétérée des piqûres, je panique et lui demande plus de renseignements sur son intervention. Il m’assène alors d’arrêter de gigoter et me répond compendieusement qu’il m’injecte un liquide de contraste. Je lui fais part de mon appréhension pour les piqûres en lui expliquant que je n’y peux rien si je suis tendue, ce à quoi il me rétorque que « c’est quand même un peu de ma faute » ! J’aurais aimé lui demander de bien vouloir déballer le matériel devant moi pour me rassurer quant à sa stérilité mais je me suis sentie infantilisée à tel point que je n’ai plus osé m’exprimer. Une fois son aqueduc établi entre mon vaisseau sanguin récalcitrant et le liquide à y faire infuser, le soignant-automate m’enjoint d’attendre les instructions de la machine avant de s’éclipser sans autre forme de procès. « Respirez… Ne respirez plus… Respirez… ». Après ce balayage de quelques minutes aux rayons X, me revoilà dans le couloir, sans véritablement savoir si je devais attendre à cet endroit. Cinq minutes plus tard, la doctoresse m’ayant prescrit le scanner revient me voir en me demandant si je suis indisposée alors même que c’est l’une des premières choses que j’ai mentionné aux soignant.e.s qui m’ont accueillie ; bonjour la communication. Sans doute observait-elle pour la première fois une coupe menstruelle au scanner, ravie pour elle ! Toujours est-il qu’il ne s’agissait finalement pas d’une veine thrombosée et que je devais retourner patienter à la garde. Plusieurs choses me fâchent dans l’épisode que je viens de décrire. En plus de m’avoir tourmentée plus que je ne l’étais déjà avec ce qui n’était finalement qu’une hypothèse qu’il n’était pas nécessaire d’émettre devant moi compte tenu de l’état de réceptivité dans lequel je me trouvais, personne ne m’a rappelé les risques de l’exposition aux radiations, particulièrement dans le cas d’un scanner du bassin. Cette prescription d’imagerie m’a parue anodine et, a posteriori, ne me semble pas avoir été pratiquée à bon escient mais plutôt pour court-circuiter un examen clinique digne de ce nom où un.e praticien.ne précautionneux.se aurait analysé l’œdème plus en profondeur et aurait pesé toutes les alternatives au lieu de m’irradier pour tester son hypothèse de la manière la plus rapide (et la plus coûteuse). J’ai donc été alarmée par une hypothèse erronée et non alarmée des dangers avérés du scanner qui a été amené tel un « passage obligé ». Après plus d’une heure d’attente en garde, je me mets à la recherche d’un.e soignant.e qui me signale qu’on ne m’oublie pas ; mon cas semble atypique et nécessite la consultation de pairs. Je suis ensuite accueillie dans la salle des urgences par un médecin qui vient analyser mon œdème en 15 secondes top chrono (j’ai sincèrement cru à du voyeurisme) pour ensuite demander l’examen gynécologique complet. Nul doute, il ne pouvait selon lui s’agir que d’un « cas gynéco ». Me voilà à nouveau angoissée au possible, et pour ne rien arranger, voilà que j’entends médecins et infirmier.e.s envisager la fausse couche à quelques mètres de moi. Était-il possible de faire preuve de plus d’indélicatesse ? Pensaient-ils/elles que je n’étais pas en mesure d’entendre et de comprendre les suppositions qu’ils/elles émettaient au sujet de « la E », lettre inscrite en grand au-dessus de mon lit ? La gynécologue vient à ma rencontre et je suis soulagée d’avoir enfin affaire à une personne compréhensive et cohérente. Puisque je semble ne pas être un cas d’école, un interne assiste à l’examen après que la gynécologue m’ait bienveillamment demandé mon consentement. L’examen commence et la doctoresse explique tout ce qu’elle voit à son apprenti. Cela ne me dérange pas outre mesure mais j’en viens à lui demander de prendre la précaution d’attendre que je ne sois plus dans cette position vulnérable si elle en vient à devoir m’annoncer une anomalie ; voilà que je ne croyais plus au ménagement des médecins. Reconnaissant adroitement les limites de ses certitudes, elle demande l’avis d’un confrère au sujet de l’œdème ; j’ai trouvé ce comportement très sécurisant, j’avais enfin la sensation d’être tombée entre de bonnes mains. L’examen était « parfait », le problème n’était pas d’ordre gynécologique malgré toute la persuasion du médecin urgentiste auquel la gynécologue ne manqua pas de faire remarquer que l’examen gynécologique n’était pas nécessaire et qu’il lui était apparu au premier coup d’œil que le problème était sous-cutané. Il y avait cette fois de quoi me rendre chèvre. Une infirmière drôle mais somme toute indélicate s’esclaffe avec une collègue et lui confie en regardant l’horloge qu’elle n’en peut plus – encore 1h30 de boulot ! Elle vient ensuite me voir pour une prise de sang. Je lui demande si c’est d’une nécessité absolue compte tenu des dernières conclusions et lui confie que je préfère éviter si ça ne l’est pas. Elle me répond sur le ton de la rigolade, probablement sans penser à mal et sans réaliser qu’elle m’infantilise, « qu’on allait pas chipoter ». J’ai eu l’impression qu’elle venait me faire une prise de sang pour passer le temps et que je n’avais plus mon mot à dire sur ce que je voulais bien faire de mon corps. Malgré ceci, elle parvient à me mettre en confiance en prenant la peine de discuter pendant la manipulation. N’ayant plus rien avalé depuis le petit déjeuner, elle me propose un plateau repas que j’accepte avec plaisir en précisant que je suis végétalienne. J’en profite pour lui demander de faire d’une « prise deux coups » et d’ajouter une analyse de mon taux de vitamine B12 (que je n’ai encore jamais testé depuis que j’ai arrêté de consommer des produits animaux). Voici qu’elle m’apporte gentiment une tartine et … du fromage, tout en omettant de demander l’analyse complémentaire au labo.

L’heure tourne et j’assiste à ce spectacle à huis clos dans lequel je vois défiler tour à tour des personnes hurlant de douleur que l’on somme de se contenir et des soignant.e.s à l’humour graveleux et à l’égo outrancier. Un cas m’a particulièrement émue ; celui d’une dame arrivant ensanglantée après une chute en maison de retraite, souriante malgré sa mésaventure et saluant le personnel de joviaux « Coucou, coucou » qui ne trouvèrent comme réponse qu’une exaspération à peine dissimulée. Elle poursuivit ses salutations une fois installée à côté de moi pour finir par murmurer « ça va, si personne ne me répond, c’est que tout va bien ». Elle n’en était assurément pas à sa première expérience d’infantilisation à l’hôpital. Le médecin revient finalement vers moi avec une ordonnance (dernier « ordre » de la journée, ouf !) pour un anti-inflammatoire et du paracétamol (bien que mon œdème soit parfaitement indolore depuis le début), sans l’once d’une explication. J’en déduis que je peux me rhabiller et m’en aller. Je décide tout de même d’aller demander quelques informations complémentaires aux soignant.e.s. Les infirmier.e.s se dérobent et appellent le médecin. Il ne comprend pas ce que je veux savoir de plus, il pense, sans certitude à nouveau, qu’il s’agit d’une inflammation musculaire puisque que les autres pistes ont été écartées et me précise de revenir consulter si le gonflement persiste. La piste musculaire est pourtant celle que j’avais imaginée en premier lieu en mentionnant dès mon arrivée le mal au ventre qu’avait engendré ma session de sport. Le médecin me rétorque qu’il avait compris que le mal était musculaire dès les résultats du scanner, celui-là même qui était persuadé à ce stade que le problème était d’ordre gynécologique, si si !

Je suis ressortie de l’hôpital fragilisée tel un chat apeuré. Je regrette amèrement d’avoir cru à une urgence et de ne pas avoir été consulter un bon médecin généraliste. Certain.e.s affirment que le personnel soignant des urgences est volontairement maltraitant pour dissuader les malades de revenir trop facilement ; néanmoins, la limite est parfois floue entre ce qui constitue une urgence et ce qui n’en est pas une, surtout quand une transformation physique aussi subite survient. Cette maltraitance ordinaire touche directement à la dignité des individus hospitalisés. En contrepartie, les soignant.e.s sont quant à eux/elles souvent perçu.e.s comme des divinités par le commun des mortel.le.s, qui leur accordent la confiance et le respect infinis qui viennent avec ce statut. Le même phénomène peut être observé à l’égard des professeur.e.s (figures d’autorité) et des artistes (dotés d’un talent dont tout le monde ne jouit pas). Il ne s’agit pourtant que d’hommes et de femmes aux tempéraments aussi divers qu’il en existe dans la société. Certain.e.s se suffisent à eux/elles-mêmes et négligent leurs responsabilités tandis que d’autres exercent formidablement bien leur travail en pleine humilité et avec la conscience professionnelle requise. Cette admiration presque pernicieuse (quand elle impressionne le/la malade et bloque la communication entre le/la praticien.ne et lui/elle) pour les médecins provient certainement du fait qu’ils/elles ont réalisé de longues études difficiles, laissant supposer une force de caractère inébranlable et une grande intelligence logico-mathématique (mais ne garantissant toutefois rien en termes d’intelligence intra- et interpersonnelles). Les facteurs de réussite et d’échec relèvent pourtant dans bon nombre de cas d’un simple accès différentiel aux études via la (non-)transmission du patrimoine culturel et économique de la famille de l’étudiant.e à celui/celle-ci, mais il s’agit là d’un autre débat. Je conçois tout à fait que les soignant.e.s aient besoin de prendre de la distance pour tenir le coup au quotidien mais pas au point de faire preuve d’une telle déshumanisation. Cet argument de protection a sans doute déjà servi à cacher beaucoup trop de dérives au sein des structures de santé et ne peut pas tout excuser. Ces événements me font repenser aux récits d’une femme croisée à une conférence l’an dernier qui exprimait avoir vécu son accouchement comme un viol et à celui de mon grand-père qui a passé un temps considérable à l’hôpital durant les dernières années de sa vie. Il se plaignait souvent du personnel de l’hôpital, sa forte personnalité ne plaisait pas, il ne se laissait probablement pas marcher sur les pieds. Nous pensions à l’époque qu’il fabulait alors qu’il a probablement bel et bien été victime du manque de considération et d’écoute qu’il tentait maladroitement d’exprimer. Mon récit est à coup sûr des plus guillerets en comparaison à la perte de dignité que doivent ressentir les personnes gravement malades/âgées contraintes de vivre à l’hôpital. Je repense aussi parfois à un stage que j’ai réalisé en milieu hospitalier il y a quelques années au cours duquel j’ai manqué d’assister à un homicide involontaire, n’ayons pas peur des mots. Un patient sous aide respiratoire retrouvé sans son dispositif sonnait à l’urgence. Paniquée, je m’étais mise à courir à la recherche du/de la soignant.e le/la plus proche qui me répondit, je ne l’oublierai jamais, qu’elle souhaitait rapidement finir sa tasse de café avant d’aller constater l’urgence. Rien ne sert de la blâmer de manière individuelle pour ce comportement négligent, je pense que le problème est avant tout d’ordre structurel (infirmier.e.s en sous-effectif, horaires décalés, dévaluation des infirmier.e.s). Les maux de l’hôpital sont probablement à mettre en lien avec les maux de notre société à ces différents égards. Tout comme l’école, l’hôpital peut être perçu comme un microcosme de la société où sont mis en lumière des maux sociétaux à l’ancrage profond. Parmi ces désillusions qui me frappent une à une depuis que je me trouve dans cette phase transitoire entre ma vie d’adolescente plutôt crédule et ma vie d’adulte plus observatrice et critique, voilà qu’aujourd’hui, je ne me sens plus tout à fait en sécurité à l’hôpital.

 

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