Éthique animale & véganisme

Les carences dans les régimes végétariens et végétaliens : mettre fin à l’obscurantisme ambiant

Annoncez au détour d’une conversation que vous êtes végétarien.ne ou végétalien.ne, comptez jusqu’à 3 et apprêtez-vous à être interrogé.e au sujet de … vos carences nutritionnelles.

1.. 2.. 3..

« Et tu n’es pas carencé.e ? » « Tu parviens à consommer assez de protéines ? » « Et ta vitamine B12 ? » etc.

Quand vient le temps du « débat » (entre guillemets parce qu’il s’agit de faits plus que d’opinions), je suis toujours étonnée de constater à quel point mes interlocuteurs/trices disposent tou.te.s du même kit d’arguments formatés. Et toujours chiffonnée de réaliser que cette méconnaissance nutritionnelle contribue à alimenter une forme de « végéphobie » assez virulente.

Paradoxalement, les personnes qui ne jurent que par la viande et qui affichent une véritable aversion pour les légumes autres que les tomates dans leur ketchup (… on en a tou.te.s déjà rencontrés !) ne font pas l’objet de telles préoccupations à l’annonce de leur régime alimentaire atypique. Ils/Elles sont pourtant à coup sûr carencé.e.s en certains minéraux, certaines vitamines et en fibres sans que cela ne semble tourmenter outre mesure le plus grand nombre. Pour les végés [1*] par contre, la question des carences est généralement mise sur le tapis avant même qu’ils/elles n’aient été interrogé.e.s sur leurs habitudes alimentaires. Il y a pourtant mille façons de manger végétarien/végétalien : les végés ont tou.te.s en commun une assiette exempte de produits animaux mais cela ne dit pas grand-chose quant aux aliments qui y sont présents. On peut donc être en parfaite ou en très mauvaise santé en mangeant végétarien/végétalien, tout comme c’est le cas en étant omnivore ! [1]. Malgré cela, les régimes végétarien et végétalien demeurent pour beaucoup associés à des carences tandis que le régime omnivore évoque l’équilibre, indépendamment des habitudes alimentaires de chacun.e. Un élément réduit pourtant considérablement le risque de carences chez les végés : un processus de réflexion les a mené.e.s vers leurs pratiques alimentaires. Ce choix délibéré les rend bien souvent plus attentif.ve.s à leur alimentation que la plupart des omnivores qui ne questionnent pas les habitudes qu’ils/elles perpétuent depuis l’enfance…

  1. Un peu d’écologie…

Quel que soit son régime alimentaire, tout animal doit satisfaire trois types de besoins en se nourrissant : (i) ses besoins en énergie chimique (kilojoules) pour le bon déroulement de ses fonctions cellulaires, (ii) ses besoins en matière c’est-à-dire en molécules organiques (composées de carbone, d’hydrogène, d’oxygène et d’azote) pour la fabrication de ses molécules structurales, à savoir les glucides, les lipides, les protéines et les acides nucléiques (ADN et ARN, molécules qui emmagasinent et reproduisent l’information génétique), (iii) et ses besoins en nutriments dits essentiels, c’est-à-dire en nutriments que les cellules de l’animal ne sont pas capables de synthétiser par elles-mêmes à partir de la nourriture ingérée, à savoir les acides aminés essentiels, les acides gras essentiels, les vitamines (molécules organiques) et les minéraux (molécules inorganiques) [2, 3].

En fonction des types d’aliments généralement consommés, les animaux sont souvent classés dans l’un des trois régimes alimentaires que sont l’herbivorisme, l’omnivorisme et le carnivorisme. Cette catégorisation simplificatrice peut induire une vision tronquée des choses. En effet, la majorité des animaux ont avant tout un régime alimentaire opportuniste : lorsque les aliments de leur catégorie principale sont peu abondants ou non disponibles, ils en consomment commodément d’autres [2]. Ainsi, tout comme les animaux sont capables d’adapter leurs sources alimentaires par nécessité, l’Homme est capable de le faire par choix. Contrairement aux autres animaux, nous jouissons d’une connaissance approfondie de nos besoins nutritionnels et avons l’apanage du choix de notre régime alimentaire.

In fine, il n’y a rien dans un aliment d’origine animale qui ne puisse être trouvé dans aucun aliment d’origine végétale puisque les végétaux sont au commencement des chaînes trophiques, ces successions hiérarchisées d’organismes dans lesquelles les uns mangent les autres avant d’être eux-mêmes mangés [3].

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Ainsi, les végétaux sont des organismes dits producteurs qui alimentent les écosystèmes en énergie et en carbone via la photosynthèse [2*] tout en puisant des minéraux dans le sol, tandis que les animaux sont des organismes dits consommateurs qui se nourrissent des matières élaborées par les producteurs (directement dans le cas des herbivores ou en consommant des proies ayant au préalable consommé ces matières dans le cas des omnivores et des carnivores) [3]. Cette loi vaut tant pour le plancher des vaches que pour les écosystèmes aquatiques. Par exemple, si les poissons sont si riches en « bon gras » (acides gras oméga-3), c’est simplement parce qu’ils (ou leurs proies) se sont initialement nourris d’algues. C’est la raison pour laquelle les poissons d’élevage bon marché nourris aux farines animales ne contiennent plus ces acides gras polyinsaturés.

Ce fondement de l’écologie des communautés pourrait suffire à tacler les discours au sujet des carences nutritionnelles des végés mais, puisque ces rengaines sont encore si régulières, prenons le temps de nous pencher de plus près sur certains des nutriments les plus souvent incriminés : les protéines et les vitamines D et B12.

  1. Les protéines

Beaucoup de gens pensent que les régimes végétariens et végétaliens sont déficitaires en protéines. Si je n’ai pas entendu ceci au moins 500 fois en 4 ans de végétarisme et 1 an de végétalisme, je ne l’ai pas entendu une seule fois. Le fléau est tel que je pense aujourd’hui souvent que l’on cherche à me taquiner quand je suis encore confrontée à cet argument. Parce qu’à force de répétition, j’imagine naïvement qu’il est indiqué sur mon front :  « Mes protéines se portent bien, merci ». Mais non, cette idée reçue continue de courir les rues.

Parmi les personnes qui la véhiculent, combien ont déjà cherché à savoir ce qu’étaient les protéines ?

Les protéines constituent une très grande famille de molécules organiques. L’être humain possède des dizaines de milliers de protéines différentes qui assurent une multitude de fonctions : soutien des tissus, transport et entreposage de substances, accélération de la vitesse des réactions chimiques (via les enzymes), communication cellulaire (via les hormones protéiques notamment), défense de l’organisme (via le système immunitaire), etc. [2, 4].

Toutes les protéines sont constituées d’une séquence précise d’acides aminés, définie par le code génétique. Les protéines de l’être humain comprennent 20 acides aminés différents. Parmi ces 20 acides aminés, 12 peuvent être synthétisés par nos cellules tant que notre alimentation nous apporte une source d’azote organique. Les 8 autres acides aminés sont dits essentiels, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent être synthétisés par l’organisme et doivent donc être trouvés sous forme déjà assemblée dans l’alimentation [1, 2]. Bien entendu, nos cousines les vaches ne sont pas plus capables de synthétiser ces acides aminés essentiels que nous ne le sommes. Tout comme les végés, elles se les fournissent via leur alimentation végétale tandis que les omnivores se les procurent en consommant des animaux qui ont au préalable rassemblé tous les acides aminés essentiels en un seul aliment (leur chaire) : voyez le végétalisme comme un court-circuit. Voilà pourquoi les protéines animales sont dites complètes tandis que les protéines végétales sont dites incomplètes [2], et probablement la raison pour laquelle l’idée reçue de carence protéique chez les végés est aussi tenace. Tous les acides aminés essentiels peuvent donc être réunis en un seul produit animal tandis qu’un régime végétal doit combiner plusieurs aliments, ce qui est pratiqué traditionnellement par les populations d’Inde (association lentilles/soja riz) et d’Amérique du Sud (association haricots –  maïs) depuis des siècles sans qu’elles ne semblent souffrir de carences protéiques [2]…

Finalement, qu’elles soient issues d’aliments animaux ou végétaux, les protéines qu’un animal consomme sont hydrolysées (rompues) en acides aminés pour que ceux-ci puissent être absorbés par leur intestin. Ces acides aminés sont ensuite réutilisés pour synthétiser les protéines dont l’organisme consommateur a besoin [1]. Les vaches seraient en effet bien embarrassées si elles devaient se débrouiller avec des protéines spécifiques au fonctionnement cellulaire des végétaux… Malgré cela, la croyance populaire veut encore que, pour prendre du muscle rapidement, il y a tout intérêt à manger du muscle d’un autre animal. Mais ce n’est pas comme cela que ça fonctionne : les protéines de bœuf ne viendront pas magiquement se fixer sur un biceps humain après ingestion d’une entrecôte.

Pour mieux comprendre ce qu’est une protéine, il est intéressant de se pencher de plus près sur la structure de base d’un acide aminé.

acideaminé

Dans tout acide aminé, on retrouve un atome de carbone central entouré d’un groupement dit carboxylé ou acide (COOH), d’un groupement dit aminé (NH2), d’un atome d’hydrogène (H) et d’un groupement carboné de taille variable en fonction de l’acide aminé considéré (R). Les deux éléments chimiques majeurs de tout acide aminé sont donc le carbone et l’azote [2].

Contrairement au carbone qui est fixé dans les tissus végétaux via la photosynthèse à partir du carbone présent dans l’atmosphère, l’azote atmosphérique ne peut pas être fixé directement, ni par les plantes, ni bien entendu par les animaux. Tout comme dans le cas du carbone, ces derniers se procurent de l’azote via l’alimentation. Mais comment les plantes font-elles pour intégrer de l’azote à la base de la chaîne alimentaire ? Cet azote indispensable aux végétaux et aux animaux est fixé à partir de l’azote présent dans l’atmosphère par … des bactéries ! Certaines de ces espèces de bactéries fixatrices d’azote vivent librement dans le sol tandis que d’autres se développent en symbiose dans les racines de plantes bien spécifiques… celles de la famille botanique des Fabaceae (les fameuses Légumineuses riches en protéines : haricots, pois-chiches, soja et toute la clique !) [2]. Avec la photosynthèse, cette symbiose plantes-bactéries est à la base de l’alimentation des animaux. Encore une fois, les animaux assurant une fonction de consommateur et non de producteur/fixateur, il n’est rien dans un produit animal qui ne puisse être trouvé dans aucun produit végétal.

Bien entendu, il n’est pas souhaitable de déblatérer un argumentaire aux allures de cours de chimie en toutes circonstances… mais vous aurez compris mon goût pour l’exhaustivité. Il reste heureusement un argument beaucoup plus direct que celui de l’origine des nutriments. Demandez à votre interlocuteur/trice combien il/elle a déjà rencontré en Europe de personnes souffrant de malnutrition protéique (se manifestant par un œdème abdominal) et combien il/elle en a déjà rencontré souffrant  par exemple d’ostéoporose, d’une maladie cardio-vasculaire ou de problèmes rénaux ? La première pathologie résulte d’un manque de protéines tandis que les trois dernières sont causées ou aggravées par … une surcharge protéique ! [5]. Ainsi, lorsque les protéines posent problème, c’est bien plus souvent par leur excès que par leur déficit [6, 7]. Il existe bien entendu des cas de carences protéiques en Europe mais ils ne sont généralement pas liés au régime alimentaire de ceux qui en souffrent (à moins de faire vraiment n’importe quoi comme ces parents qui administrent exclusivement du lait d’avoine à leurs nourrissons), ils sont plutôt associés à des maladies génétiques et/ou chroniques [6].

Vous l’aurez compris, quand il s’agit de protéines, « plus » est loin de rimer avec « mieux ». Aujourd’hui, même les régimes végétariens et végétaliens dépassent souvent la ration protéique journalière recommandée par l’agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux (FDA) qui est de 0,8 grammes de protéines par kilogramme de poids corporel [8]. En termes énergétiques, il est recommandé de maintenir l’apport en protéines à environ 15 % de l’apport calorique total. Les lipides doivent satisfaire l’apport énergétique journalier à hauteur de 20-35 % et les 45-65 % d’énergie restants sont à puiser dans les glucides [1, 8]. Ces trois catégories d’aliments n’apportent pas la même quantité d’énergie par gramme et, si vous souhaitez un jour ou l’autre effectuer des calculs d’apport calorique, il vous faudra donc penser à multiplier le nombre de grammes de protéines, de glucides et de lipides ingérés par le nombre de kilocalories par gramme qu’ils fournissent respectivement, à savoir, 4, 4 et 9 kcal/gr [1]. En suivant les recommandations de la FDA, une personne de 60 kg doit par exemple consommer 48 grammes de protéines par jour. En se renseignant sur les quantités de protéines fournies par les aliments, on se rend compte que cette ration recommandée est assez régulièrement excédée par la majorité d’entre nous, que nous soyons omnivores, végétarien.ne.s ou végétalien.ne.s, ce qui n’est pas forcément une bonne nouvelle pour notre santé. Raison de plus pour que cesse enfin de courir cette idée reçue à la dent si dure !

  1. Les vitamines D et B12

L’histoire de ces nutriments est toute autre. Contrairement aux protéines, les vitamines sont nécessaires aux animaux en très faibles quantités (entre 0,01 et 100 mg par jour en fonction de la vitamine). Il n’en reste pas moins qu’elles sont absolument essentielles et que les carences vitaminiques peuvent causer de très graves problèmes de santé [2].

De toutes les vitamines nécessaires à l’être humain, les vitamines D et B12 sont les seules dont les apports ne peuvent être satisfaits par un régime végétal sans supplémentation. Il est donc absolument nécessaire pour les végétalien.ne.s (et parfois même pour les végétarien.ne.s) de se supplémenter en ces deux vitamines.

Il y a sur la toile une bonne ribambelle de journalistes et de bloggers/euses qui avancent qu’un régime végétal sain et complet se suffit à lui-même. C’est une information tout à fait dépassée dans le cas des vitamines à l’affiche de cette section. Cette désinformation haut débit discrédite grandement le mouvement vers une alimentation végétale en donnant gain de cause à ceux/celles qui prétendent que les végés sont carencé.e.s. Explications.

La vitamine D

Le cas de la vitamine D est un peu particulier puisqu’il s’agit d’une vitamine synthétisée lorsque la peau est exposée aux UVB [2, 9]. Sous nos latitudes, la majeure partie de la population est carencée en vitamine D et l’exposition au soleil seule ne suffit pas tout au long de l’année, contrairement à ce qui est parfois avancé. Une fraction de la vitamine D doit donc être trouvée dans l’alimentation, de manière à nous en fournir en moyenne 15 microgrammes par jour (dosage pour une personne en bonne santé) [9]. Les omnivores et les végétarien.ne.s en trouvent dans beaucoup de poissons, dans les produits laitiers et dans le jaune d’œuf [2], mais la consommation de ces produits n’est pas forcément garante d’un apport suffisant en vitamine D [10]. Certains médecins parlent de véritable pandémie pour qualifier la carence en vitamine D dans nos pays [11, 12].

Les végétalien.ne.s peuvent trouver de la vitamine D dans les champignons, qui en contiennent d’autant plus qu’ils ont préalablement été exposés aux UVB pendant quelques minutes avant consommation [13, 14]. Beaucoup de produits Vegan sont également fortifiés en vitamine D (souvent en association avec la vitamine B12, voir ci-dessous) comme certains laits végétaux, certaines céréales, certains jus de fruits, etc. Il ne serait pas judicieux de négliger nos apports en vitamine D ; cette « vitamine du soleil » nous est notamment indispensable pour une bonne santé osseuse (elle facilite l’absorption et l’utilisation du calcium et du phosphore) et dans la prévention de certains cancers [9]. Un apport insuffisant peut avoir des conséquences sévères, de la fatigue musculaire et la dépression saisonnière à l’ostéoporose [9, 15]. Des compléments alimentaires sont également commercialisés mais, étant donné que cette vitamine est liposoluble (stockée dans les graisses), il faut veiller à ne pas excéder les doses recommandées parce qu’un excès de vitamine D peut engendrer une absorption trop importante du calcium et ainsi causer des calculs rénaux (apparemment vraiment pas chouette !).

La vitamine B12

Dans le cas de la vitamine B12, ou cobalamine, l’intox propagée par certain.e.s selon laquelle la supplémentation des végétalien.ne.s ne serait pas nécessaire nous vient probablement du temps où les méthodes d’analyses chimiques ne permettaient pas de faire la distinction entre les différentes formes de la vitamine. En effet, comme beaucoup de vitamines, la vitamine B12 présente plusieurs vitamères, c’est-à-dire qu’elle peut se trouver sous plusieurs formes chimiques différentes [16, 17]. La vitamine B12 qui se trouve par exemple dans la spiruline, le tempeh et certaines algues comme le nori constitue un analogue de celle dont nous avons besoin ; elle est biologiquement inactive chez l’être humain [17, 18]. Ces pseudo-vitamines interfèrent d’ailleurs avec la vitamine B12 d’intérêt lors des tests sanguins, raison pour laquelle cette dernière ne doit pas être dosée directement mais par l’intermédiaire du taux d’acide méthylmalonique et d’homocystéine dans les urines [19, 20]. Malgré cela, il n’est pas rare de rencontrer des médecins qui prescrivent encore une analyse sérique pour dépister une éventuelle carence en vitamine B12. La désinformation sur la vitamine B12 est même perpétuée par certains médias influents, tels que ce bon vieux Doctissimo ou le site Sante-medecine (pour ne citer qu’eux).

Si cette vitamine est au cœur de tant de tumulte, c’est bien parce qu’elle remplit des rôles de première importance dans l’organisme. Elle intervient notamment dans la maturation des globules rouges, dans le maintien de la gaine de myéline autour des fibres nerveuses ainsi que dans le métabolisme de l’ADN et de l’ARN [2, 21]. Compte tenu de ces fonctions, il est évident qu’une carence en vitamine B12 peut avoir des conséquences désastreuses, commençant par des signes de faiblesse (fatigue, pertes de mémoire, psychoses, vertiges, peau pâle) et pouvant aller jusqu’à l’anémie (dite anémie de Biermer) et à des troubles neurologiques graves [21, 22, 23, 24]. Plus catastrophique encore, lorsqu’une femme enceinte ou allaitante est carencée en vitamine B12, des séquelles neurologiques irréversibles se manifestent chez l’enfant [25, 26]. Les symptômes ne se font généralement pas sentir immédiatement étant donné que nous avons une réserve physiologique de vitamine B12 qui peut mettre jusqu’à deux ans avant de se désemplir [21]. Fort heureusement, pour peu que l’on soit informé.e, la carence est très facilement évitable, en se supplémentant correctement et/ou en consommant des aliments végétaux fortifiés en vitamine B12 (comme le sont certaines céréales et certains laits végétaux). Nos besoins journaliers en vitamine B12 sont infimes mais, étant donné que seulement une fraction de la vitamine ingérée est réellement absorbée par l’organisme, il nous est nécessaire d’en consommer un petit peu plus (10 microgrammes quotidiens ou 2000 microgrammes hebdomadaires [3*]) [21, 27, 28]. En choisissant votre mode de supplémentation, gardez à l’esprit que de nombreux compléments alimentaires sont vendus dans des capsules sont faites de gélatine de porc. Heureusement, de plus en plus de compléments (de B12 particulièrement) affichent une certification Vegan.

Il est également à savoir que la supplémentation en vitamine B12 concerne aussi bien les végétarien.ne.s que les végétalien.ne.s [29, 30]. En effet, la biodisponibilité de la vitamine B12 des œufs est de moins de 9 % tandis que celle de la viande est biodisponible à 60 % [29]. Cette information étant peu relayée, il se pourrait qu’entre 40 et 80 % des végétarien.ne.s soient carencé.e.s en vitamine B12 à l’heure actuelle [31].

Après ces quelques mesures de précaution, relaxons-nous avec une petite devinette : à votre avis, pourquoi la viande, les œufs et les produits laitiers contiennent-ils suffisamment de vitamine B12 ?

Parce que les animaux d’élevage sont … supplémentés en B12 ! Comme dans le cas des protéines, le/la végétarien.ne/végétalien.ne ne fait une nouvelle fois que court-circuiter la case animale (et la souffrance qui va avec). Je pense sincèrement répéter cette phrase au moins 5 fois par mois. Voilà qu’un lien vers cet article me sauvera à l’avenir d’une demi-heure de conversation rébarbative.

En effet, la vitamine B12 n’est en aucun cas une production animale, fongique ou végétale mais bien une production purement bactérienne [32, 33]. Bactéries gris.png

Ainsi, seules certaines espèces de bactéries ont l’attirail d’enzymes permettant de la synthétiser, à condition que le milieu dans lequel elles se trouvent (par exemple le sol) contienne du cobalt. Les animaux ne font donc que stocker la vitamine (dans leurs muscles et leur foie) et la transférer dans leurs sécrétions (par exemple, leur lait) [32].

Avant l’intensification des systèmes agricoles et d’élevage modernes, ni l’être humain ni le bétail n’avaient besoin d’être supplémentés en vitamine B12. Les sols étaient riches en cobalt, les légumes n’étaient pas aussi aseptisés qu’aujourd’hui et … l’homme buvait de l’eau de rivière contenant, entre autres joyeusetés, des bactéries productrices de vitamine B12. Originellement, nous pouvions donc trouver tous les nutriments dont nous avions besoin dans le règne végétal (souvent maculé de petites bactéries). C’est que la nature est bien faite pardi…

Les animaux d’élevage « souffrent » (pour ne pas changer) eux aussi de la moindre qualité des sols actuels. Initialement, le bétail se fournissait en cobalt et en bactéries capables de synthétiser la vitamine B12 en broutant simplement de l’herbe au contact du sol et nos amis de la basse-cour tiraient leur épingle du jeu en picorant des vers de terre (une manne de bactéries). Aujourd’hui, pour les animaux qui ont encore la chance de voir la lueur du jour, la dégradation des sols ne leur permet plus toujours de se procurer suffisamment de vitamine B12. Pour les animaux d’élevage enchaînés dans des hangars, il n’y a bien entendu que la supplémentation qui puisse leur permettre d’atteindre des taux de vitamine B12 suffisants. Ainsi, plus de 90 % des compléments alimentaires de vitamine B12 produits à l’échelle mondiale le sont pour les animaux d’élevage qui servent ensuite de nouvel « emballage » pour que cette vitamine parvienne à l’être humain. À noter toutefois que cet emballage est largement percé de petits trous puisque seule une infime partie des compléments administrés aux animaux au cours de leur vie (entendre, calvaire) finit dans l’assiette des omnivores. Mis l’un dans l’autre, ces derniers sont donc, de loin, ceux qui consomment (et gaspillent) le plus de compléments alimentaires ici-bas [35].

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Compte tenu de tout ceci, disons que le sempiternel argument du « Ce n’est pas naturel d’être végétalien.ne puisque cela nécessite de se supplémenter » est l’un des plus ironiques qu’il m’ait été donné d’entendre.

Il est pourtant difficile de faire abstraction du fait qu’il n’y a plus grand-chose de « naturel » dans notre mode de vie actuel. Et le naturel n’est d’ailleurs pas à défendre bec et ongles dans tous les domaines ! Une situation naturelle dans le contexte de l’approvisionnement en vitamine B12 voudrait que nous buvions de l’eau non filtrée et que nous mangions accidentellement du sol et/ou nos fèces (comme le font nos voisins végétaliens les gorilles) [36]. En effet, nous possédons des bactéries capables de synthétiser la vitamine B12 dans notre colon, ce petit malin étant situé trop loin du petit intestin où l’absorption des nutriments se joue [32]. Entre le combo salmonelle-coprophagie et un supplément de vitamine B12 quotidien ou hebdomadaire, mon choix est fait !

Pour conclure, gardons à l’esprit qu’il n’y a non plus rien de naturel dans le sort que nous infligeons aux animaux à l’heure actuelle – et dans ce contexte-ci, un retour vers un peu plus de naturel ne serait pas de trop. L’Homme s’est de tout temps adapté aux ressources disponibles dans son environnement [37]. Nous avons aujourd’hui toutes et tous la possibilité de nous tourner vers une alimentation végétale sans manquer de rien. Cette évolution ne serait-elle pas toute naturelle compte tenu du fait que le régime végétalien est capable de prolonger l’espérance de vie individuelle et de permettre à des milliards d’individus de notre espèce de vivre dignement sur une même planète ?  Darwin, Wallace[4*], éclairez-ma lanterne.

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Deux autres nutriments sont encore assez souvent mis sur le tapis lors des conversations au sujet des carences : le calcium et le fer. J’abordais déjà brièvement le cas du calcium dans cet article. L’Association Végétarienne de France propose déjà une documentation limpide et complète sur ces deux minéraux : FerCalcium.

[1*] Dans cet article, l’abréviation « végés » est utilisée en lieu et place de « végétarien.nes et végétélien.ne.s ».

[2*] Utilisation du rayonnement solaire, source ultime d’énergie, pour transformer le COen carbone organique.

[3*] Etant donné que la vitamine B12 est hydrosoluble, il faut en prendre davantage lorsqu’on s’en procure moins souvent.

[4*] Certes moins souvent mentionné que Charles Darwin, Alfred Russel Wallace est le co-découvreur de la théorie de l’évolution par la sélection naturelle.

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Rien de neuf sous le soleil (ou presque) : le véganisme en 1976

Références :

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[35] Olivier, D. (2011). Les animaux-emballages. Alternatives végétariennes.

[36] Greger, M.D. (2011). Vegan B12 deficiency: putting it into perspective. NutritionFacts.org

[37] Hladik, C. M., and Picq, P. (2001). Au bon goût de singes. Aux origines de l’humanité 2: 127-169.

8 commentaires sur “Les carences dans les régimes végétariens et végétaliens : mettre fin à l’obscurantisme ambiant

      1. J’ai envoyé mon commentaire trop vite et je n’arrive pas à le supprimer… Je disais donc :
        Et oui, si seulement… Le paradoxe c’est que ce sont en général des personnes déjà conscientisées qui tombent sur des articles traitant du véganisme…

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  1. Intéressant ! Mais tu ne parles pas d’une carence potentielle qui est beaucoup trop oubliée : celle des oméga 3 DHA.

    Les vegans aux USA sont bien plus au courant de ce problème et je trouve ça limite que les associations véganes fassent l’impasse dessus en disant uniquement qu’il faut équilibrer son apport oméga 6 et 3. Le tout afin que les enzymes puissent bien gérer la conversion des oméga 3 à chaîne courte (ALA) en oméga 3 à chaîne longue (EPA et DHA).
    Des études stipulent que ça peut fonctionner mais que cela dépend de l’organisme de chacun et que les femmes convertissent bien mieux que les hommes…. Bref, souvent les véganes ont des taux en DHA très bas dans le sang, ce qui n’est pas top du tout 😦

    Aimé par 1 personne

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