Éthique animale & végétalisme·Militantisme

Non, manger des produits animaux n’est pas une question de liberté personnelle !

Il est un alibi que j’ai patiemment laissé de côté dans mon article déboulonnant les contre-arguments classiques au régime végétalien : le contre-argument du sacro-saint choix personnel.

« Chacun fait ce qu’il veut. J’entends tes arguments et j’admire ta démarche, mais respecte mon choix personnel qui est de manger de la viande »

L’argument du choix personnel semble implorer ma tolérance et mon ouverture d’esprit. Il m’a longtemps déstabilisée : je n’étais pas d’accord mais je me sentais renvoyée à ma véhémence (« tu es radicale ») et je me remettais donc en question tout en acquiesçant les propos de mon interlocuteur/trice. Aujourd’hui, je refuse de rester consensuelle à ce sujet parce qu’accepter l’argument de la « liberté personnelle », cela revient à agir de connivence avec les consommateurs/trices de produits animaux en dissimulant un mal que je peux empêcher sous couvert de « tolérance ».

L’un des grands pièges de cet argument, c’est qu’il déplace complètement le débat : il érige le/la consommateur/trice et ses libertés au cœur de la discussion en ignorant tout de la dimension morale de la question. Il en est de même lorsqu’un.e omnivore s’étonne qu’un.e végétalien.ne ne veuille pas acheter/cuisiner de produits animaux pour lui/elle alors même qu’il/elle fait de son côté l’effort de s’adapter à un régime qui n’est pas le sien pour autrui. Ces raisonnements ont du sens pour qui place le/la consommateur/trice et ses goûts au centre des préoccupations mais ils sont complètement insensés pour qui aspire à mettre fin à l’exploitation des animaux

À une époque où consommer des produits animaux n’est plus nécessaire à aucun égard, le fait de continuer à exploiter et à tuer des animaux pour le plaisir des papilles est pour moi comparable au fait de tabasser un animal domestique pour passer ses nerfs… Dans un tel contexte, personne n’accepte pourtant l’argument de la liberté personnelle. Il en serait de même si quelqu’un venait à élever des chats et à les exécuter pour les manger parce qu’il/elle raffole de ça. Cette dualité de traitements que nous réservons aux animaux relève de ce que l’on appelle la dissonance cognitive dans le champ de la psychologie sociale ; en d’autres termes, ce sont nos contradictions qui nous sont renvoyées en pleine face.

Aujourd’hui, lorsque le débat pointe le bout de son nez, je dis les choses comme j’aurais aimé qu’on me les dise autrefois. Bien entendu, le choix ultime de continuer ou non à manger des produits animaux n’incombe qu’à mes interlocuteurs/trices ; ce n’est pas comme si je tentais de leur soutirer leur filet américain. Mais je veux qu’ils/elles sachent ce que leur consommation implique parce que, parfois à leur grand dam, le véganisme n’est pas limité à ce qui se trouve dans l’assiette du/de la végan.e ; le véganisme est éminemment politique. Et bien que le choix de participer ou non à l’exploitation des animaux leur revienne encore au bout du compte, ce n’est pas pour autant que je qualifie ce choix de personnel, et ce pour deux grandes raisons :

  1. Il n’y a pour moi pas de réelle possibilité d’exercer un choix personnel sans compréhension des enjeux qui sous-tendent une thématique, en l’occurrence sans compréhension des conséquences de la consommation de produits animaux et des alternatives qui s’offrent à nous aujourd’hui. Je pense que nous sommes leurré.e.s par de fausses « libertés personnelles » qui ne sont en réalité que des conditionnements. Peut-on en effet parler de choix personnel lorsque tout notre processus de socialisation nous incite depuis toujours à consommer des produits animaux ? Vous a-t-on enfant demandé de faire un choix avant qu’on ne vous administre votre première becquée carnée ? Un scénario où l’on force l’enfant à ouvrir la bouche est, je pense, plus plausible. Nous n’avons donc initialement jamais fait ce choix et, ultérieurement, ce comportement s’est perpétué par le jeu des influences : publicités, pyramides alimentaires figées des manuels scolaires, politiques publiques, normes, facilité, etc. C’est donc un choix que des tas de protagonistes nous ont fait faire tout au long de notre vie, mais certainement pas un exercice de notre libre arbitreÉtant donné que l’on ne naît pas végétalien.ne mais qu’on le devient après avoir soi-même contribué pendant un temps plus ou moins long à ce que l’on dénonce par la suite, le fait de devenir végétalien.ne relève bel et bien du choix personnel. En effet, un.e végétalien.ne a une parfaite connaissance de la pensée omnivore alors que la réciproque n’est pas vraie. Malgré cela, beaucoup considèrent encore les végan.e.s qu’ils/elles rencontrent comme autant de prosélytes déployant toute leur ardeur à endoctriner les consommateurs/trices de produits animaux qu’ils/elles rencontrent. Si tel est votre cas, souvenez-vous que, contrairement aux industriels, les végan.e.s n’ont aucun intérêt personnel à véhiculer leurs discours et en outre, très peu de moyens de le faire ; sans conscience de cela, toutes les tentatives de débat ne sont que des dialogues de sourds.                                                                                                                     
  2. Un choix personnel impacte essentiellement celui/celle qui l’exerce et n’est donc pas censé faire d’autres victimes. À la lumière de ceci, faire le choix de devenir végétalien.ne relève une nouvelle fois bien de la liberté personnelle parce que ce choix ne se répercute que sur celui/celle qui l’exerce, mais la réciproque n’est à nouveau pas vraie. Les répercussions de la consommation de produits animaux s’étendent en effet bien au-delà de celui/celle qui consomme une entrecôte : elles cautionnent la souffrance animale et affectent même l’humanité toute entière.                                                                                                                                                      
    En ce qui concerne le sort des animaux,
     il est encore trop facile, par effet de dissonance cognitive, de ne pas faire de rapprochement véritable entre l’animal et le morceau de viande qui est consommé. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles je tente aujourd’hui de dire que « je ne mange pas d’animaux » plutôt que de dire que « je ne mange pas de viande ». La deuxième tournure de phrase objectifie l’animal, or si l’animal est perçu comme un objet et non comme un individu, les meilleurs arguments peuvent être exposés avec la plus grande des virtuosités, le message ne passera pas. Je me sens aujourd’hui tenue de prêter ma voix aux animaux, parce que leur liberté personnelle de simplement vivre est bafouée avec la plus grande des violences : l’animal qui a servi à produire la viande qui finit dans une assiette n’a jamais pu « donner son avis » à ce sujet. Manger des animaux n’est donc pas plus un choix personnel pour moi que de battre un enfant, que de faire fi du consentement d’une personne avant un acte sexuel ou que d’inciter à la haine (raciale ou sexuelle, par exemple). Consommer des produits animaux est même, du point de vue de l’animal, le strict opposé d’un choix personnel : c’est de l’injustice ; et je refuse de m’en rendre complice pour gentiment esquiver une polémique. Bien entendu, il y a un monde de différence entre celui/celle qui ne sait pas parce qu’il/elle n’a encore jamais eu l’occasion de réfléchir à la souffrance animale et celui/celle qui est parfaitement conscientisé.e mais que cela laisse complètement indifférent.e. Ce dernier cas de figure compte parmi les comportements les plus violents auxquels j’ai pu assister en société. En effet, faire sans savoir relève d’un simple manque d’information, mais savoir en ne changeant strictement rien relève de l’égoïsme pur. Je ne mâche pas mes mots parce qu’au fond, ceci est le « choix personnel » pour lequel vous demandez à être respecté.e … ! J’use rarement de la stratégie des images choquantes, mais je fais exception lorsque l’on me renvoie à « ma violence » et cela arrive souvent lorsque je débats de l’argument du choix personnel. Malheureusement, si mes paroles sont violentes, c’est parce que les faits en eux-mêmes sont violents ! Ces images ne relèvent pas de mon opinion, ce sont des faits, les faits que cautionnent les consommateurs/trices d’animaux. De mon côté, je ne fais justement que relayer l’existence de cette violence institutionnalisée à laquelle je ne contribue plus.                                                                                                                                                                    
    Et pour ceux/celles qui s’en contrecarreraient toujours de la souffrance des animaux, n’oublions pas que les populations humaines sont également impactées par le désastre écologique que représente la consommation de produits animaux. L’impact en termes de santé publique est colossal : maladies diverses liées à la consommation directe de produits animaux et/ou à la pollution massive que leur production génère, antibiorésistance, pénuries d’eau, famines, etc. 
    Ainsi, en gardant à l’esprit que 70 % de la production agricole mondiale sert à nourrir les animaux d’élevage et que la quantité de ressources nécessaire pour nourrir 25 végétarien.nes ne peut nourrir que 2 omnivores, manger des animaux revient ni plus ni moins à mettre une baffe à distance à ceux et celles qui souffrent encore de la faim dans le monde. Du point de vue humain, parler de choix personnel en évoquant sa consommation de produits animaux revient donc grosso modo à dire qu’il doit être laissé à la discrétion de chacun.e de bien vouloir ou non partager un copieux repas avec quelqu’un face à soi qui n’a rien à manger. Encore une fois, il ne s’agit pour moi que d’injustice. Enfin, du point de vue environnemental, manger des animaux ne relève pas plus du choix personnel que de ne pas recycler ses déchets ou que d’aller déverser sans cambouis dans la rivière du coin par commodité.                                                                                                                                                                                             
    Je ne m’étendrai toutefois pas plus longuement sur ces aspects humains et environnementaux qui ne sont finalement pour moi que des dommages collatéraux de la consommation de
    produits animaux. Les animaux sont les premières victimes de cette consommation et en mentionner les conséquences sanitaires et environnementales me semble tout aussi désuet et malvenu que de, pour prendre un exemple absurde, revendiquer que cessent les massacres de Sinjar parce que les offensives provoquent des nuisances sonores et que le sang des victimes pollue les rives de l’Euphrate…

Vous l’aurez compris, le véganisme n’est pas pour moi qu’un mode de vie mais bien un véritable mouvement de justice sociale et donc un projet de société qui nécessite d’instaurer un débat public. J’aspire à une sensibilisation de l’opinion publique qui permettrait de remettre en question la légitimité du droit à l’exploitation que nous pensons avoir sur les animaux. Et c’est bien en exposant les injustices au grand jour et en suscitant la controverse que la société a de tous temps progressé. Peu de pratiques aujourd’hui qualifiées d’abominables auraient été combattues si des activistes n’avaient jamais dénoncé les différents systèmes oppressifs que la société a connu.

Il y a un peu plus de 200 ans, avoir un esclave relevait encore du choix personnel de par le monde et quiconque décidait de ne pas en avoir était tenu de respecter le choix de son voisin…

Il y a 100 ans, Emily Davison perdait la vie dans sa lutte pour le droit de vote des femmes en Angleterre…

Il y a un peu plus de 50 ans, autoriser une femme à ouvrir un compte en banque relevait du choix personnel pour son mari…

Il y a 49 ans, Martin Luther King était assassiné par des suprématistes blancs en pleine bataille pour les droits civiques aux Etats-Unis…

Il y a 44 ans, le docteur Willy Peers était emprisonné pour avoir procédé à des avortements illégaux

Il y a 28 ans, l’homosexualité était encore listée parmi les maladies mentales dans les publications de l’OMS…

Je pense qu’il n’est pas nécessaire d’énumérer plus d’exemples pour prendre conscience du fait qu’un changement radical des mentalités peut se produire en quelques décennies seulement. Des pratiques autorisées/réprimées il n’y a encore pas si longtemps sont aujourd’hui condamnées/autorisées grâce à une minorité qui s’est un jour soulevée face à ce qu’elle considérait injuste. Le fait encourageant, c’est que, aussi inconcevable que cela semble aujourd’hui, ces luttes étaient loin d’être gagnées d’avance et que les militant.e.s de l’époque ne manquaient pas eux/elles non plus d’être taxé.e.s de radicaux/ales extrêmes et violent.e.s.

« Ne doutez jamais du fait qu’un petit groupe d’individus puisse changer le monde. Historiquement, c’est toujours de cette façon que le monde a changé »    Margaret Mead

Bien sûr, il peut être décourageant de constater l’ampleur de la lutte qui se profile à l’horizon mais le changement se fait toujours progressivement. Il est des personnes qui ne seront jamais convaincues et il ne sert à rien de perdre son temps et ses nerfs à débattre plus longuement avec elles, un peu comme il est souvent peine perdue de débattre avec son grand-oncle de l’immigration ou du mariage homosexuel. Les avancées sociales ne nécessitent pas que ces personnes changent d’avis sur ces sujets…

Pour conclure, s’il est encore aujourd’hui légal d’exploiter les animaux, ce n’est pas éthique pour autant et, en démocratie, il est de notre devoir moral de dénoncer les lois que nous trouvons injustes. Un jour, le débat sera examiné par les parlementaires qui seront amené.e.s à légiférer, et ce, grâce aux prises de parole assumées d’un maximum de personnes à compter d’aujourd’hui.

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5 commentaires sur “Non, manger des produits animaux n’est pas une question de liberté personnelle !

  1. Bonsoir,
    Bravo pour cet article.
    Deux bémols, sur deux arguments.
    « Il y a un peu plus de 200 ans, avoir un esclave relevait encore du choix personnel de par le monde et quiconque décidait de ne pas en avoir était tenu de respecter le choix de son voisin… » Bien moins que 200 ans, 150, même 100 suivant le territoire, si vous faîtes référence à l’esclavage des peuples noirs (traite des noirs, et commerce triangulaire). Comme d’habitude, en tant qu’afro-descendante végane d’humains esclavagisés, je suis fatiguée que l’argumentaire se serve de notre histoire. On sent un mélange des notions, flou, autour du terme esclavage avec tout un imaginaire autour, sans connaissances réelles ou concrètes sur le sujet. Deuxièmement, s’ajoute à la confusion le « De par le monde » ? Dans ce cas, on peut dire que la pratique existe toujours.
    Ensuite, l’homosexualité est encore listée dans moults pays comme « contre nature », ou pathologisée. Donc, pour ces deux cas, on ne peut pas en parler comme si c’était révolu définitivement.
    C’est ma critique à faire sur cet article, par ailleurs très bon, surtout les 5 premiers paragraphes 🙂 .

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  2. J’ai trouvé cet article merveilleux. Merci beaucoup. Cela m’a fait penser aux sadiques qui me disent « si tu n’aimes pas, vas-y pas » quand je demande l’abolition de la corrida de taureaux en Espagne (en Catalogne, c’est interdit mais Madrid veut annuler cette loi de notre Parlement). Je réponds: « Le toro, lui, ne veut pas y aller non plus ». Et pareil avec la chasse. Cela m’a pris du temps de réaliser que c’était pareil pour les animaux que l’on mange. Vu que nous n’en avons pas besoin pour vivre, quel droit on a de les tuer? Pourquoi ma liberté personnelle de me nourrir devrait-elle compter plus que son droit à la vie? Seulement parce que je peux le faire ne veut pas dire que c’est éthique.

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