Éthique animale & véganisme·Militantisme

Consommer des produits animaux, une question de liberté personnelle ?

Il est un alibi que j’ai patiemment laissé de côté dans mon article déboulonnant les contre-arguments classiques au régime végétalien : le contre-argument du sacro-saint choix personnel.

« Chacun fait ce qu’il veut. J’entends tes arguments et j’admire ta démarche, mais respecte mon choix personnel qui est de manger de la viande »

L’argument du choix personnel semble implorer ma tolérance et mon ouverture d’esprit. Il m’a longtemps déstabilisée : je n’étais pas d’accord mais je me sentais renvoyée à ma véhémence (« tu es radicale ») et je me remettais donc en question tout en acquiesçant les propos de mon interlocuteur/trice. Aujourd’hui, je refuse de rester consensuelle à ce sujet parce qu’accepter l’argument de la « liberté personnelle », cela revient à agir de connivence avec les consommateurs/trices de produits animaux en dissimulant un mal que je peux empêcher sous couvert de « tolérance ».

L’un des grands pièges de cet argument, c’est qu’il déplace complètement le débat : il érige le/la consommateur/trice et ses libertés au cœur de la discussion en ignorant tout de la dimension morale de la question. Il en est de même lorsqu’un.e omnivore s’étonne qu’un.e végétalien.ne ne veuille pas acheter/cuisiner de produits animaux pour lui/elle alors même qu’il/elle fait de son côté l’effort de s’adapter à un régime qui n’est pas le sien pour autrui. Ces raisonnements ont du sens pour qui place le/la consommateur/trice et ses goûts au centre des préoccupations mais ils sont complètement insensés pour qui aspire à mettre fin à l’exploitation des animaux

À une époque où consommer des produits animaux n’est plus nécessaire à aucun égard, le fait de continuer à exploiter et à tuer des animaux pour le plaisir des papilles est pour moi comparable au fait de tabasser un animal domestique pour passer ses nerfs… Dans un tel contexte, personne n’accepte pourtant l’argument de la liberté personnelle. Il en serait de même si quelqu’un venait à élever des chats et à les exécuter pour les manger parce qu’il/elle raffole de ça. Cette dualité de traitements que nous réservons aux animaux relève de ce que l’on appelle la dissonance cognitive dans le champ de la psychologie sociale ; en d’autres termes, ce sont nos contradictions qui nous sont renvoyées en pleine face.

Aujourd’hui, lorsque le débat pointe le bout de son nez, je dis les choses comme j’aurais aimé qu’on me les dise autrefois. Bien entendu, le choix ultime de continuer ou non à manger des produits animaux n’incombe qu’à mes interlocuteurs/trices ; ce n’est pas comme si je tentais de leur soutirer leur filet américain. Mais je veux qu’ils/elles sachent ce que leur consommation implique parce que, parfois à leur grand dam, le véganisme n’est pas limité à ce qui se trouve dans l’assiette du/de la végan.e ; le véganisme est éminemment politique. Et bien que le choix de participer ou non à l’exploitation des animaux leur revienne encore au bout du compte, ce n’est pas pour autant que je qualifie ce choix de personnel, et ce pour deux grandes raisons :

  1. Il n’y a pour moi pas de réelle possibilité d’exercer un choix personnel sans compréhension des enjeux qui sous-tendent une thématique, en l’occurrence sans compréhension des conséquences de la consommation de produits animaux et des alternatives qui s’offrent à nous aujourd’hui. Je pense que nous sommes leurré.e.s par de fausses « libertés personnelles » qui ne sont en réalité que des conditionnements. Peut-on en effet parler de choix personnel lorsque tout notre processus de socialisation nous incite depuis toujours à consommer des produits animaux ? Vous a-t-on enfant demandé de faire un choix avant qu’on ne vous administre votre première becquée carnée ? Un scénario où l’on force l’enfant à ouvrir la bouche est, je pense, plus plausible. Nous n’avons donc initialement jamais fait ce choix et, ultérieurement, ce comportement s’est perpétué par le jeu des influences : publicités, pyramides alimentaires figées des manuels scolaires, politiques publiques, normes, facilité, etc. C’est donc un choix que des tas de protagonistes nous ont fait faire tout au long de notre vie, mais certainement pas un exercice de notre libre arbitreÉtant donné que l’on ne naît pas végétalien.ne mais qu’on le devient après avoir soi-même contribué pendant un temps plus ou moins long à ce que l’on dénonce par la suite, le fait de devenir végétalien.ne relève bel et bien du choix personnel. En effet, un.e végétalien.ne a une parfaite connaissance de la pensée omnivore alors que la réciproque n’est pas vraie. Malgré cela, beaucoup considèrent encore les végan.e.s qu’ils/elles rencontrent comme autant de prosélytes déployant toute leur ardeur à endoctriner les consommateurs/trices de produits animaux qu’ils/elles rencontrent. Si tel est votre cas, souvenez-vous que, contrairement aux industriels, les végan.e.s n’ont aucun intérêt personnel à véhiculer leurs discours et en outre, très peu de moyens de le faire ; sans conscience de cela, toutes les tentatives de débat ne sont que des dialogues de sourds.
  2. Un choix personnel impacte essentiellement celui/celle qui l’exerce et n’est donc pas censé faire d’autres victimes. À la lumière de ceci, faire le choix de devenir végétalien.ne relève une nouvelle fois bien de la liberté personnelle parce que ce choix ne se répercute que sur celui/celle qui l’exerce, mais la réciproque est à nouveau erronée. Les répercussions de la consommation de produits animaux s’étendent en effet bien au-delà de celui/celle qui consomme une entrecôte : elles cautionnent la souffrance animale et affectent même l’humanité toute entière. En ce qui concerne le sort des animaux, il est encore trop facile, par effet de dissonance cognitive, de ne pas faire de rapprochement véritable entre l’animal et le morceau de viande qui est consommé. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles je tente aujourd’hui de dire que « je ne mange pas d’animaux » plutôt que de dire que « je ne mange pas de viande ». La deuxième tournure de phrase objectifie l’animal, or si l’animal est perçu comme un objet et non comme un individu, les meilleurs arguments peuvent être exposés avec la plus grande des virtuosités, le message ne passera pas. Je me sens aujourd’hui tenue de prêter ma voix aux animaux, parce que leur liberté personnelle de simplement vivre est bafouée avec la plus grande des violences : l’animal qui a servi à produire la viande qui finit dans une assiette n’a jamais pu « donner son avis » à ce sujet. Manger des animaux n’est donc pas plus un choix personnel pour moi que de battre un enfant, que de faire fi du consentement d’une personne avant un acte sexuel ou que d’inciter à la haine (raciale ou sexuelle, par exemple). Consommer des produits animaux est même, du point de vue de l’animal, le strict opposé d’un choix personnel : c’est de l’injustice ; et je refuse de m’en rendre complice pour gentiment esquiver une polémique. Bien entendu, il y a un monde de différence entre celui/celle qui ne sait pas parce qu’il/elle n’a encore jamais eu l’occasion de réfléchir à la souffrance animale et celui/celle qui est parfaitement conscientisé.e mais que cela laisse complètement indifférent.e. Ce dernier cas de figure compte parmi les comportements les plus violents auxquels j’ai pu assister en société. En effet, faire sans savoir relève d’un simple manque d’information, mais savoir en ne changeant strictement rien relève de l’égoïsme pur. Je ne mâche pas mes mots parce qu’au fond, ceci est le « choix personnel » pour lequel vous demandez à être respecté.e … ! J’use rarement de la stratégie des images choquantes, mais je fais exception lorsque l’on me renvoie à « ma violence » et cela arrive souvent lorsque je débats de l’argument du choix personnel. Malheureusement, si mes paroles sont violentes, c’est parce que les faits en eux-mêmes sont violents ! Dans les débats, beaucoup confondent la violence en elle-même et la « violence » de ceux/celles qui la relatent. Ces images ne relèvent en effet pas de mon opinion, ce sont des faits, les faits que cautionnent les consommateurs/trices d’animaux. De mon côté, je ne fais justement que relayer l’existence de cette violence institutionnalisée à laquelle je ne contribue plus. Et pour ceux/celles que la souffrance des animaux n’affecte pas ou peu, n’oublions pas que les populations humaines sont également impactées par le désastre écologique que représente la consommation de produits animaux. L’impact en termes de santé publique est colossal : maladies diverses liées à la consommation directe de produits animaux et/ou à la pollution massive que leur production génère, antibiorésistance, pénuries d’eau, famines, etc. Ainsi, en gardant à l’esprit que 70 % de la production agricole mondiale sert à nourrir les animaux d’élevage et que la quantité de ressources nécessaire pour nourrir 25 végétarien.nes ne peut nourrir que 2 omnivores, manger des animaux revient ni plus ni moins à mettre une baffe à distance à ceux et celles qui souffrent encore de la faim dans le monde. Du point de vue humain, parler de choix personnel en évoquant sa consommation de produits animaux revient donc grosso modo à dire qu’il doit être laissé à la discrétion de chacun.e de bien vouloir ou non partager un copieux repas avec quelqu’un face à soi qui n’a rien à manger. Encore une fois, il ne s’agit pour moi que d’injustice. Enfin, du point de vue environnemental, manger des animaux ne relève pas plus du choix personnel que de ne pas recycler ses déchets ou que d’aller déverser sans cambouis dans la rivière du coin par commodité. Je ne m’étendrai toutefois pas plus longuement sur ces aspects humains et environnementaux qui ne sont finalement pour moi que des dommages collatéraux de la consommation de produits animaux. Les animaux sont les premières victimes de cette consommation et en mentionner les conséquences sanitaires et environnementales me semble tout aussi désuet et malvenu que de, pour prendre un exemple absurde, revendiquer que cessent les massacres de Sinjar parce que les offensives provoquent des nuisances sonores et que le sang des victimes pollue les rives de l’Euphrate…

Vous l’aurez compris, le véganisme n’est pas pour moi qu’un mode de vie mais bien un véritable mouvement de justice sociale et donc un projet de société qui nécessite d’instaurer un débat public. J’aspire à une sensibilisation de l’opinion publique qui permettrait de remettre en question la légitimité du droit à l’exploitation que nous pensons avoir sur les animaux. Et c’est bien en exposant les injustices au grand jour et en suscitant la controverse que la société a de tous temps progressé. Peu de pratiques aujourd’hui qualifiées d’abominables auraient été combattues si des activistes n’avaient jamais dénoncé les différents systèmes oppressifs que la société a connu.

Il y a un peu plus de 200 ans, avoir un esclave relevait encore du choix personnel de par le monde et quiconque décidait de ne pas en avoir était tenu de respecter le choix de son voisin…

Il y a 100 ans, Emily Davison perdait la vie dans sa lutte pour le droit de vote des femmes en Angleterre…

Il y a un peu plus de 50 ans, autoriser une femme à ouvrir un compte en banque relevait du choix personnel pour son mari…

Il y a 49 ans, Martin Luther King était assassiné par des suprématistes blancs en pleine bataille pour les droits civiques aux Etats-Unis…

Il y a 44 ans, le docteur Willy Peers était emprisonné pour avoir procédé à des avortements illégaux

Il y a 28 ans, l’homosexualité était encore listée parmi les maladies mentales dans les publications de l’OMS…

Je pense qu’il n’est pas nécessaire d’énumérer plus d’exemples pour prendre conscience du fait qu’un changement radical des mentalités peut se produire en quelques décennies seulement. Des pratiques autorisées/réprimées il n’y a encore pas si longtemps sont aujourd’hui condamnées/autorisées grâce à une minorité qui s’est un jour soulevée face à ce qu’elle considérait injuste. Le fait encourageant, c’est que, aussi inconcevable que cela semble aujourd’hui, ces luttes étaient loin d’être gagnées d’avance et que les militant.e.s de l’époque ne manquaient pas eux/elles non plus d’être taxé.e.s de radicaux/ales extrêmes et violent.e.s.

« Ne doutez jamais du fait qu’un petit groupe d’individus puisse changer le monde. Historiquement, c’est toujours de cette façon que le monde a changé »    Margaret Mead

Bien sûr, il peut être décourageant de constater l’ampleur de la lutte qui se profile à l’horizon mais le changement se fait toujours progressivement. Il est des personnes qui ne seront jamais convaincues et il ne sert à rien de perdre son temps et ses nerfs à débattre plus longuement avec elles, un peu comme il est souvent peine perdue de débattre avec son grand-oncle de l’immigration ou du mariage homosexuel. Les avancées sociales ne nécessitent pas que ces personnes changent d’avis sur ces sujets…

Pour conclure, s’il est encore aujourd’hui légal d’exploiter les animaux, ce n’est pas éthique pour autant et, en démocratie, il est de notre devoir moral de dénoncer les lois que nous trouvons injustes. Un jour, le débat sera examiné par les parlementaires qui seront amené.e.s à légiférer, et ce, grâce aux prises de parole assumées d’un maximum de personnes à compter d’aujourd’hui.

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Féminisme·Militantisme

Les tenants et aboutissants de la non-mixité politique

Les quelques marches de nuit non-mixtes contre le harcèlement de rue auxquelles j’ai participé à Bruxelles ces dernières années (« Reclaim the night ») ont été d’intenses moments de liberté desquels sont ressortis une énergie et une exaltation à nulle autre pareilles.

A mon grand regret, elles ont toutes été précédées et suivies de la même question :

« Mais pourquoi en non-mixité ?! »

J’espère que l’argumentaire qui suivra évitera à quelques militantes dans la même situation que moi d’avoir à se répéter à l’avenir sur les raisons pour lesquelles elles choisissent de s’organiser en non-mixité.

Pour commencer par une définition des plus concises (mais de laquelle chaque mot importe), la non-mixité choisie est un outil politique d’émancipation des dominé.e.s. Il convient dès maintenant que nous nous entendions sur la signification sociologique de la domination (synonyme : oppression) et des privilèges puisque ce sont en général les deux termes qui offusquent mes interlocuteurs/trices lorsque ceux/celles-ci s’intéressent au sujet pour la première fois.

  • La domination exprime un rapport de dissymétrie sociale entre dominants et dominés, même sans coercition effective, l’obéissance des dominés étant généralement consentie dans la mesure où le pouvoir est considéré comme légitime […] Par effet de coopération et de consensus, les dominants n’ont donc pas besoin de recourir constamment à la force parce qu’ils sont considérés comme s’occupant du bien commun. Les dominés ne remettent pas constamment en question cette suprématie. Ils peuvent supporter les contraintes en en calculant les avantages ou en conservant un lien affectif ou traditionnel avec le dominant jugé honnête ou légitime. La domination s’entretient généralement par une théâtralisation et une ritualisation des relations, le dominant montrant sa force pour éviter de s’en servir ; le dominé avouant sa faiblesse pour se maintenir en grâce. Du point de vue fonctionnel, la domination, qu’elle soit exercée ou subie, a pour effet d’assurer l’ordre politique et social par une coexistence pacifique des groupes, de contraindre les gens à produire de la richesse, d’intégrer les individus par l’apprentissage de rôles complémentaires et d’assurer la paix entre les nations selon le poids militaire, politique, économique de chacune d’entre elles [1].

Les femmes sont donc socialement dominées par les hommes au sens où elles subissent des discriminations qui s’inscrivent dans une structure sociale (on parle de discriminations systémiques, par opposition à des discriminations qui seraient ponctuelles et individuelles) [2].

  • Les privilèges sont des avantages réservés à une catégorie de personnes en dépit d'(une) autre(s). Les privilèges sont hérités en fonction de la perception de l’identité d’autrui (privilège masculin, privilège blanc, privilège hétérosexuel, privilège des personnes valides, etc.). Les personnes privilégiées ont notamment le privilège de ne pas ressentir l’oppression dans laquelle elles jouent le rôle dominant [3].
  1. Aux origines …

Les mouvements de la première vague du féminisme (au 19ème et au début du 20ème siècles) étaient foncièrement mixtes. L’implication des hommes a été indispensable à leur essor puisque les femmes ne disposaient à l’époque d’aucun droit politique ni d’aucun capital économique [4]. Dans un contexte social si profondément inégalitaire, les hommes, libres de presse et seuls pourvoyeurs de moyens financiers, ont été des alliés de poids pour mener à bien les toutes premières conquêtes féministes (droit à l’éducation, droit au travail, droit au divorce, droit de posséder des biens propres, droit de vote). Pour vous donner une idée de la conjoncture d’antan, Léon Richer, considéré par beaucoup comme le père fondateur du mouvement féministe en France, était lui-même opposé au droit de vote des femmes et entendait déterminer les stratégies du mouvement féministe sans appui féminin [5].

Au cours de la seconde vague du féminisme (entre 1960 et 1980), les femmes s’affranchissent peu à peu de ce chapeautage masculin suite à l’acquisition des droits élémentaires évoqués ci-dessus et subséquemment, de crédibilité [4]. La volonté des féministes de s’organiser en non-mixité se manifeste pour la première fois en France au sein du MLF (Mouvement de Libération des Femmes) dont les principales revendications étaient le droit à la contraception et à l’avortement [6, 7]. En 1970, des militantes du MLF s’expriment en ces termes dans la revue Partisans :

« Nous en sommes arrivées à la nécessité de la non-mixité. Nous avons pris conscience qu’à l’exemple de tous les groupes opprimés, c’était à nous de prendre en charge notre propre libération » [4].

 

  1. La non-mixité politique n’est pas une forme de sexisme inversé !

Comme le souligne régulièrement la sociologue Christine Delphy, la non-mixité politique choisie n’est en rien comparable à la non-mixité des dominants qui est encore la norme dans de nombreuses sphères de notre société actuelle [6]. Cette non-mixité subie se matérialise par une limitation de l’accès des femmes à certains espaces sociaux, et l’observation peut être étendue à d’autres systèmes de domination comme par exemple à celui des blancs sur les non-blancs ou simplement à celui des riches sur les pauvres [7]. La non-mixité imposée dans l’espace public, politique, économique et parfois même médiatique est ainsi l’une des formes que revêt la domination masculine [8].

Dans l’espace public, les femmes, premières victimes de harcèlement de rue et de viol, doivent régulièrement anticiper leurs déplacements le soir et la nuit et se cantonner à des endroits «sûrs». Il n’est en effet pas rare de constater l’absence totale de femmes dans certaines rues une fois la nuit tombée. Ainsi, l’oppression masculine prescrit le comportement que les femmes doivent adopter dans l’espace public (de même que dans l’espace privé, d’ailleurs).

En ce qui concerne l’espace politique, les femmes sont encore largement sous-représentées dans les grandes organisations internationales (ONU, OTAN, OSCE, etc.) de même que dans les gouvernements et les parlements de la plupart des nations ; les lieux de pouvoir et donc les niveaux décisionnels restent ainsi largement dominés par des des hommes [7, 9, 10, 11, 12].

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La surreprésentation des hommes sur le devant de la scène politique est explicitement mise en lumière par la campagne #MoreWomen du magazine Elle UK en 2015 : voici à quoi ressemblent les lieux de pouvoir une fois les hommes disparus d’un coup de baguette Photoshop !

Le constat est semblable dans la sphère économique : les femmes accèdent moins facilement que les hommes à des postes à responsabilité comme par exemple à la tête d’une entreprise (c’est le fameux «plafond de verre») et de nombreuses professions restent genrées et donc très peu propices à la mixité [13].

Dans l’espace médiatique enfin, un biais est observé en faveur des hommes en termes de présence télévisuelle : les experts interrogés sont plus souvent des hommes que des femmes, et ceci est probablement à mettre en lien direct avec le cloisonnement de la sphère économique évoqué ci-dessus [14].

A côté de cette domination qui s’exprime au travers de la non-mixité des espaces sociaux existent aussi bien entendu d’autres instruments de domination masculine : inégalités salariales, inégalités dans la réalisation des tâches domestiques, inégalités langagières («le masculin l’emporte sur le féminin» en grammaire, insultes sexistes, etc.), et, dans encore beaucoup de pays, inégalités dans l’accès à l’éducation, mariages forcés, mutilations génitales etc.

Pour en revenir à l’occupation de l’espace, il est difficile de contester le fait que les espaces sociaux sont encore majoritairement aux mains des hommes. Ainsi, les réunions politiques et les manifestations en non-mixité féminine dérangent parce que les hommes ne sont tout simplement pas habitués à faire l’expérience de ne pas avoir la parole quelque part. En parallèle, des centaines de réunions politiques en (quasi) non-mixité masculine ont lieu chaque jour à travers le monde sans que cela ne semble offusquer quiconque.

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Trump signe un décret anti-avortement entouré de sa clique. Une situation analogue qui mettrait en scène 7 femmes est impensable.

Une autre raison pour laquelle la non-mixité politique choisie ne peut pas être amalgamée avec la non-mixité subie en société est que la première est clairement circonscrite dans le temps et l’espace. Exclure les hommes de quelques rendez-vous réunissant un nombre limité de participantes pour un temps donné ne constitue pas une inversion de la discrimination parce qu’il ne s’agit précisément pas d’une exclusion systémique [15]. Ce distinguo est souvent mal compris et la non-mixité politique reste régulièrement dépeinte comme une forme de sexisme inversé par ses détracteurs/trices. C’est peut-être même pour cette raison que le féminisme est encore perçu par certain.e.s comme un mouvement misandre ; personne n’aime ressentir que le contrôle lui échappe là où il/elle le possède d’ordinaire. Pour Alban Jacquemart (relayé par Slate [4]), cette hostilité envers le mouvement féministe viendrait du fait que l’organisation en non-mixité rend les hommes inconfortables en les confrontant à leur position de dominants :

«En instaurant la non-mixité, les féministes mettaient en évidence la position de dominant des hommes. Or, les dominants n’acceptent pas d’être renvoyés à leur position de dominants»

Répétons le bien fort : les féministes n’ont jamais posé la question de la non-mixité à l’échelle de la société mais la présentent seulement comme un outil politique utilisé de manière ponctuelle pour accompagner des objectifs précis. La non-mixité est ainsi un moyen et non une fin.

  1. En quoi la non-mixité politique est-elle nécessaire ?

Maintenant qu’il a été esquissé que cette exclusion momentanée ne se fait pas contre les hommes, voyons en quoi cette organisation en non-mixité se fait pour les femmes. Premièrement, cet outil a une forte vocation émancipatrice en ce sens qu’il favorise l’auto-organisation des femmes et donc l’autonomie de leurs luttes («empowerment»). La non-mixité permet aux femmes de se constituer elles-mêmes comme sujets politiques de luttes autogérées.

Ensuite, les moments non-mixtes libèrent considérablement la parole des femmes et permettent surtout de réguler la prise de parole. La silenciation historique des femmes a laissé des traces qui se marquent encore de nos jours puisque, dans les espaces mixtes, les hommes tendent à prendre plus souvent la parole que les femmes, à couper la parole plus souvent aux femmes qu’aux hommes (phénomène appelé le «manterruption» en anglais) et donc à arbitrer les réunions. L’intervention suivante est un exemple typique de reconduction de la conversation : «Nous sommes également victimes de discriminations» (= male tears). Les hommes sont également enclins à se montrer plus assurés quant à la pertinence de leurs idées, même involontairement, ce qui a tendance à légitimer leur parole davantage que celle des femmes [16, 17, 18].

Nous sommes tou.te.s concerné.e.s, même en ayant rien demandé, même malgré nous, même en étant (pro-)féministes, tout simplement parce qu’il est impossible de nous affranchir totalement des influences que la socialisation patriarcale a eu sur nous. Etant donné que la domination masculine (telle que définie au début de cet article) est intériorisée et que nous baignons dans le patriarcat depuis l’enfance, ceci peut être difficile à réaliser parce que la compréhension du phénomène demande de naviguer dans les méandres dans nos conditionnements. Et même en cernant bien la problématique, une reconduction douce de la domination lors de réunions ou de rassemblements mixtes n’est jamais complètement évitable.Dominant.png

Cette question de conditionnement nous mène à un autre objectif majeur des rassemblements non-mixtes : celui de permettre aux femmes de s’affranchir du regard et de l’oreille masculin(e)s et de se définir en dehors de ceux-ci. Comme l’analyse C. Delphy, les opprimé.e.s d’un système, aussi conscientisé.e.s soient-ils/elles, peuvent conserver une certaine forme d’admiration latente pour leurs oppresseurs (les femmes pour les hommes, les noirs pour les blancs, les pauvres pour les riches, etc.) [7]. Dans un espace non-mixte, les femmes peuvent se concentrer sur les échanges d’idées sans avoir besoin de diluer leurs opinions et sans peur d’être jugées (ni intellectuellement ni physiquement ni pour la conjonction des deux). Ainsi, les rassemblements non-mixtes permettent aux femmes de se renforcer, de se solidariser et de créer des espaces safe.

Enfin, les réunions non-mixtes permettent de débattre de certaines thématiques entre personnes concernées qui discutent en connaissance de cause. Par exemple, si le sujet du harcèlement de rue est abordé en mixité, il y a toujours une probabilité non négligeable qu’un homme tente de crier à l’exagération (tone-policing) et de nuancer les faits relatés en se portant en avocaillon de la gent masculine pour rappeler que «tous les hommes ne sont pas comme ça, enfin». Les échanges en non-mixité permettent ainsi d’avancer plus rapidement dans les débats en restant dans le vif du sujet plutôt qu’en ayant à démontrer avec pédagogie que le sexisme est une réalité quotidienne tout en ayant à peser nos mots de crainte de froisser. Ils permettent de donner plus d’importance à nos témoignages qu’au ressenti des hommes qui auraient voulu se joindre à nous. En non-mixité, les femmes peuvent définir librement les oppressions qu’elles ressentent et dans un second temps diriger elles-mêmes leur combat contre celles-ci [7].

Les raisonnements par analogie et par l’absurde comptent parmi mes favoris. Pour les appliquer à la non-mixité, je dirais qu’imposer la présence d’hommes à des rassemblements de femmes souhaitant s’organiser et combattre les oppressions qu’elles subissent reviendrait ni plus ni moins à laisser des patron.ne.s ou des actionnaires s’infiltrer dans des réunions de travailleurs/euses…

  1. Mixité ne rime pas toujours avec égalité

Beaucoup pensent aujourd’hui qu’atteindre la parité numérique dans les institutions suffirait à assurer l’égalité [7]. D’autres considèrent que cette aspiration mène à de la discrimination positive et considèrent qu’un équilibre parfait n’est pas souhaitable si un homme/une femme est plus compétent.e qu’une femme/un homme pour la tâche à pouvoir. Je serais d’accord avec cette idée si elle n’était pas aussi souvent formulée dans le premier sens et aussi rarement dans le second. Comme le pensait déjà Françoise Giroud dans les années 1980, je me dis que l’équilibre sera réellement atteint le jour où des femmes incompétentes seront choisies pour des postes importants en lieu et place d’hommes incompétents !

La question de la parité induit celle de la mixité qui serait une condition sine qua non pour combattre les inégalités de genre. Mais, comme le décortique si bien C. Delphy dans « L’Ennemi Principal » [19], la mixité est rarement vectrice d’égalité dans ses mises en œuvres pratiques (bien qu’elle semble être l’idéal à atteindre en théorie). Il suffit de penser aux cours de récréation pour s’en convaincre : il s’agit de lieux mixtes du point de vue du genre et parfois même du point de vue social (quand les établissement aspirent à la fameuse mixité sociale) ; s’agit-il pour autant d’endroits exempts d’inégalités ? Non. «De nombreux mécanismes de domination perdurent au sein même des espaces sociaux mixtes, malgré la mixité, voire parfois grâce à elle […] Et la mixité n’évite pas la non-mixité qui se développe en son sein même […] On imagine qu’en mélangeant les gens, ils se traiteront forcément d’égaux à égaux mais ce n’est pas le cas parce que l’on porte son statut sur soi», dixit C. Delphy (oui, j’en suis amoureuse et ses réflexions ont d’ailleurs largement contribué à me forger mes opinions féministes). La rue est un lieu mixte, le couple en est un également, mais la mixité qu’on y retrouve est rarement garante d’égalité.

Si l’idée de la non-mixité militante vous contrarie encore en ayant pris connaissance de ses tenants et aboutissants, je suis au regret de vous annoncer que vous faites certainement preuve de paternalisme… Pour conclure, je rappellerai simplement que la non-mixité politique n’existe finalement qu’en réponse aux oppressions et que nous aimerions bien évidemment tou.te.s vivre dans un monde idéal où elle cesserait d’être une nécessité. Sauf que ce n’est pas encore le cas. Et que la non-mixité restera donc un outil politique de première importance … tant qu’il le faudra.

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Références :

[1] Universalis, E. (1998). Dictionnaire de la sociologie. Albin Michel.

[2] Kirschen, M. (2016). On vous explique les réunions féministes non-mixtes. BuzzFeed NEWS. https://www.buzzfeed.com/mariekirschen/les-reunions-non-mixtes-cest-quoi?utm_term=.sl4DjNz8B#.ecX9Yapyl

[3] « Mrs Dreydful ». (2013). Oppression 101 ou le parfait langage imbitable du militant !. WordPress.  https://msdreydful.wordpress.com/2013/08/02/oppression-101-ou-le-parfait-langage-imbitable-du-militant/

[4] Lorriaux, A. (2015). Comment (et pourquoi) des hommes deviennent-ils des militants féministes ?. Slate. http://www.slate.fr/story/101365/hommes-militants-feministes

[5] Maignien, C., & Sowerwine, C. (1992). Madeleine Pelletier, une féministe dans l’arène politique. Editions de l’Atelier.

[6] « RedMarmotte ». (2016). Expliquez-moi l’intérêt de la non-mixité militante. Simonae. http://simonae.fr/militantisme/feminismes/les-bases/interet-non-mixite-militante/

[7] Delphy, C. (2016). La non-mixité : une nécessité politique. Domination, ségrégation et auto-émancipation. http://lmsi.net/La-non-mixite-une-necessite

[8] « Jayne ». (2015). La non-mixité pour les nuls (et les autres). http://lechodessorcieres.net/la-non-mixite-pour-les-nuls-et-les-autres/

[9] Dahlerup, D. (Ed.). (2013). Women, quotas and politics. Routledge.

[10] Caul, M. (1999). Women’s representation in parliament: The role of political parties. Party politics5(1), 79-98.

[11] Paxton, P. M., & Kunovich, S. (2003). Women’s political representation: The importance of ideology. Social Forces82(1), 87-113.

[12] Observatoire des inégalités. (2014). http://www.inegalites.fr/spip.php?article59

[13] Croity-Belz, S., et al. (2010). L’insertion des femmes dans des métiers dits masculins: trajectoires atypiques et transfert d’acquis d’expériences. Genre et socialisation de l’enfance à l’âge adulte. ERES, 163-176.

[14]  Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes. (2011). http://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/stereotypes-et-roles-sociaux/fiches-de-synthese-5/article/l-image-des-femmes-dans-les-medias

[15] De Haas, C. (2016). De l’utilité de la non-mixité dans le militantisme. https://blogs.mediapart.fr/carolinedehaas/blog/210416/de-l-utilite-de-la-non-mixite-dans-le-militantisme

[16] Karpowitz, C. F., & Mendelberg, T. (2014).The silent sex: Gender, deliberation, and institutions. Princeton University Press.

[17] Karpowitz, C. F., Mendelberg, T., & Shaker, L. (2012). Gender inequality in deliberative participation. American Political Science Review106(03), 533-547.

[18] Snyder, K. (2014). How to get ahead as a woman in tech: Interrupt men. Slate. http://www.slate.com/blogs/lexicon_valley/2014/07/23/study_men_interrupt_women_more_in_tech_workplaces_but_high_ranking_women.html

[19] Delphy, C. (2013). L’ennemi principal : Penser le genre (Vol. 2). Syllepse.